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Publié par Michel Castanier

Présentation de Christine Dau

Relisez les lettres de vos amies, le moindre mail. Ce naturel, cette aisance, cette absence d’affèterie ou de lourdeurs. Lourd, elles ne savent pas faire. Elles écrivent comme elles respirent. En a-t-il fallu du temps pour respirer sans corset ! À pleins poumons d’un souffle léger et profond.

Cette écriture fine et qui ne pèse jamais. Qui épouse la sensibilité comme une fiancée heureuse. Cette absence parfaite de sentimentalité. Ce sens parfait du sentiment. Cette précision allègre. Cette émotion exacte. Cette éthique du bien dire qui est bien être, bien penser et bien danser.

Ce qui est décrit ici est l’absence de style féminin.

C’est la présence féminine dans l’écriture.

C’est Christine Dau.

[extrait]

Une image de l’enfance ?

Je ne sais pas ; ce qui me revient c’est le cri d’une oie, Lili-barrage, toujours en travers de mon chemin dès que je m’approchais de mon rêve. C’était un animal immense, elle m’empêchait de jouer près du puits avec ses coups de bec ; en réalité c’était un mâle, un jars, mais pour les femmes, c’était Lili. Le jour où mes grands-parents ont eu si peur, elle s’est inventée une vocation de gardienne cette folle, d’ailleurs ils ne l’ont pas mangée pour cette, intelligence. Je n’ai jamais voulu la voir bouillir non plus, je vérifiais les plats, je lui souriais à cette emmerdeuse ! Allez savoir pourquoi. Je ne sais pas pourquoi je souris tout le temps.

Bon on va oublier l’enfance, le sourire n’est pas une maladie, d’accord ?, c’est même une vertu, une volonté optimiste, et on devrait tous l’avoir. Vous ne souriez jamais ? La plupart des gens pensent que sourire autant c’est manquer de quelque chose, d’amour, de courage, d’esprit de répartie, de carapace, de bouclier ; même de peau. Seuls les fragiles, les imbéciles qui veulent être aimés sourient. Eh bien moi je trouve ça courageux, de vouloir être aimable.

Vous ne dites rien… Mon sourire : ma fêlure, c’est ça ? Pourtant je n’ai pas peur, la mort obscène me fait sourire, mes amis agités qui ont peur de vivre, et moi mes actes à compter sur les doigts, ça me fait sourire, et tout ce temps qui passe, au mieux on fait au mieux, c’est-à-dire pas grand-chose, mais de savoir qu’il n’y avait pas mieux à faire et qu’on l’a fait, moi j’aime, j’ai le droit de me sourire pour ça ; par exemple je viens de me prendre un mur, et j’ai rompu malgré les sentiments ; oui, la femme que je veux être, celle-là veut continuer à sourire librement, sans regret que les choses ne se soient pas passées d’une autre manière ; donc je souris à ma liberté, au droit de sourire en marchant dans cette vie délicieusement absurde qui a conscience de sa mort et de faire comme si, parce que c’est une illusion nécessaire de se croire immortel, le temps d’un sourire, en surplomb, comme si vous regardiez faire, et les autres et la vie, le temps qui passe.

Là, dans le silence qui suit, elle est mal à l’aise. Elle ne supporte pas le silence et elle voit bien que ça ne sert à rien de lui dire, au mur. Et comme il est réel, en pierre, elle n’aura pas de réponse, à cause de la chose, muette par nature, elle n’aime pas la nature des choses, elle aimerait moins de silence, en face, bien que si tout se mettait à parler, elle n’aurait rien à dire sauf « silence ! », peut-être même aurait-elle la tentation du silence éternel, ne plus rien sentir, elle imagine la torture de vivre avec des murs qui parlent, il y en a partout. Alors merci la condition humaine et la vie silencieuse des choses dans la peinture, le retour aux choses mêmes de la philosophie, le parti-pris des choses du poète. Comme un pont vers elles déplacé par l’eau, le langage affamé d’arbres et de chiens est un fleuve. Elle aimerait écrire ça, un poème.

Le mur vers qui elle parle au mur n’est pas en face d’elle, à son bureau elle est de biais, loin dans son fauteuil, presque disparue, elle voit ses mains du bout des doigts qui se touchent en prière. Mais ça ne vient pas ; trop consciente, trop maîtrise-de-soi-pas-de-miette pour savoir comment ça marche, vivre. Elle sourit.

Elle pense qu’ils pensent car les gens pensent par nature, comme les choses sont, car ils ne lui disent pas, elle le sent par sympathie qu’ils pensent : un mécanisme neuronal son sourire. Attaque ? Suicide par sourire. Mauvaise réponse de l’inadaptée. Au mieux une défense de l’esprit, mais ils ne sont plus beaucoup à y croire ; le muet l’entend sourire elle a l’impression. Son mur est bien sage avec ces portraits d’écrivain, dans cet appartement Place du puits de l’ermite où tant d’êtres civilisés, cultivés, sociables, se sont posé la même question sauvage : c’est possible de vivre ? Et sont morts. En écrivant comme Beckett : « What is the word ? ».

Elle se prépare lentement, prend son imperméable, remplit son sac d’un gilet et d’une paire de gants − c’est bientôt l’été mais elle a la maladie de Raynaud −, met un marque page dans le livre qu’elle commence, Le Maître et Marguerite, au chapitre 8, elle a retenu la page, page 169, « Duel d’un professeur et d’un poète », n’oublie pas la bouteille, emporte l’hésitation, elle ouvre la porte, elle est partie. Son frère habite dans le 14ième. Quel métro déjà ? Elle descend les escaliers dans les miaulements d’un chat qui l’énerve, c’est celui de Je-n’ai-que-lui, une voisine qui l’énerve, au moindre départ de maman il se plaint ; arrivée devant sa porte elle se baisse, la gratte comme un chat, lui parle gentiment : « Ma Reum, l’unique objet de mon ressentiment…». Elle se fait rire toute seule.

Elle marche dans la rue comme si elle venait de naître, le monde lui paraît nouveau, elle n’a rien à dire, il ne fait pas froid, il est encore tôt ; le ciel comme elle le veut, prépare quelque chose, elle n’y pense pas, se laisse aller plus loin que le square où elle a contemplé, sereine, la grande mosquée verte. Rue Monge, elle a pris un café. Quelqu’un lui a demandé une cigarette, elle le regarde avec son regard clair, droit dans les yeux d’abord, et d’un geste précis à l’ouverture de l’étui de cuir, lui offre aimablement ses Vogues toute fines ; un double paraphe est à peine lisible sur la peau usée, d’un noir devenu gris aux initiales ; c’était l’étui de son grand-père, les lettres effacées, un passé ou un avenir dont elle a fait un souvenir : « souviens-toi que fumer tue dans la famille », mais est-elle de la famille et est-ce la raison de l’étui ? Peut-être pas. Pas besoin de feu.

  • Vous avez un air de dimanche, lui dit l’inconnu.
  • Nous sommes dimanche et il ne fait pas beau, c’est un ciel d’orage, a-t-elle répondu dans un sourire.
  • Non, un air de dimanche où il fait beau à Paris.
  • C’est gentil à vous, mais il va pleuvoir.

Il s’est assis dans son dos, s’attache à l’immobilité du cou, au vent léger sur les cheveux qui poussent, inhabiles, disciplinés, doux, avance son regard, très près de sa nuque blanche, Albe La Longue, un air d’Italie, peut-être la femme qu’il serait s’il fumait des cigarettes de femme, car c’est la première fois, il ne voit pas le visage, ses tresses brunes retombent devant, sourit-elle ?Se sentir regardée ne la dérange pas, est une expérience, lui dérobe le temps, ses gestes au ralenti, une feinte langueur ou bien est-ce une absence ; c’est peut-être son calme qui lui fait penser au dimanche, les ombres viennent des nuages, le ciel est plein de martinets, dans leur course folle, impossible à suivre, loin au-dessus des arbres, les cris donnent le vertige en levant la tête, ils volent sans repos, elle les regarde voler. L’homme a fini sa cigarette et s’en va, un regard vers elle, dans son dos.

  • Bon dimanche, Mademoiselle.
  • A vous de même Monsieur.

Elle ne s’est pas retournée, sourit que le monsieur l’appelle mademoiselle à son âge et voit les augures dans le ciel sombre, on sait dès le matin que la ville sera triste ou grise en fin d’après-midi. Elle a retourné sa tasse à la façon des diseuses de bonne aventure qui lisent dans le marc de café, casse un biscuit entre le pouce et l’index et tend une miette à un pigeon, elle le regarde comme s’il était un dinosaure, ce qu’il est, Le pont Mirabeau n’existe pas pour lui. Elle l’a regardé droit dans les yeux, des yeux de peau, elle observe longtemps leur fermeture mécanique sur le point fixe de l’œil. Il va pleuvoir. Le bus semble aller vers la pluie. Dans la tasse à nouveau retournée une goutte a été faite prisonnière.

Elle a couru vers le bus, elle ne sait pas pourquoi. Le chauffeur attend, était-il en avance ? Square Saint Médard où il stationne, elle compte les oiseaux depuis la vitre supérieure, un long rectangle qu’elle ouvre d’un coup sourd pour entendre les martinets, la nature, au sol elle compte six moineaux, trois pigeons, un rouge-gorge et elle ne sait pas, les martinets ne se posent jamais au sol ; le dernier usager s’est assis, elle va vite au fond du bus pour mieux voir le ciel à l’arrière, elle aime se sentir poursuivie par les nuages, le bus est un vapeur de fer blanc au cœur des ténèbres, les martinets en végétation noire, inconscients d’être, rappellent au monde son passé de nature, un tout informe, inhumain, sans pitié, le temps comme une proie de l’étendue que la flore digère, la faune captive de tout l’espace du dehors, sans horloge, pas d’horloger, de la matière et des corps confondus et mêlés dans l’attente de l’homme ; et l’eau de pluie, furieuse. Sans vous les gens.

Ils attendent la pluie. Attendent patiemment qu’elle vienne les surprendre. Un nuage a crevé, il pleut à verse. Paris a disparu dans les vitres mouillées.

Elle veut sentir, cette inquiétude du ciel en trombe d’eau, l’orage, ce que sentent les hommes : la menace du fleuve, une impression incommunicable du temps de toujours comme un fleuve, le courant d’eau qui emporte, engloutit, aspire, repousse violemment sur les berges et abandonne à la vie les naufragés dans l’hébétement de vivre, que ressentent-ils chacun pour soi mon capitaine ? Le chauffeur a freiné brusquement, mais peu de cris, toutes les mains du bus tendues vers quelque chose. « Nous vivons comme nous rêvons − seuls… » dit Marlow.

Elle ne sait plus comment elle s’est retrouvée seule, sur les quais, après l’orage, dans la lumière de Paris, elle a vu un goéland. Son bouquiniste était absent, quai de la Tournelle, souvent il lui lit une écriture, le poème de Jean de la Croix, qui parle de la vie comme si la vie n’arrivait pas aux hommes de la façon qu’elle croit, par une question à sa recherche. Elle a revu le goéland, et la lumière est belle, c’est tellement beau après la pluie, la Seine, l’Ile Saint Louis, elle veut marcher sur les berges maintenant que le soleil lui tombe dessus. Elle marche dans ses longues bottes qui voudraient danser sur le temps qui passe, avec des jambes qu’on regarde, une danse Madame ?, le goéland est là, elle s’approche, il s’envole, le suit là-haut.

Paris à vol de goéland, ce serait quoi un dimanche, ce dimanche de mai, quai de Montebello, avant le Pont au double ? On aurait vu les Saints de Notre Dame, vert-de-gris, étonnamment verts ce dimanche, de la couleur du rêve qu’on n’oserait pas sur un mur. Quelque chose de surnaturel, presque de trop en levant la tête, ce que ne font pas les oiseaux, c’est l’histoire des hommes de lever la tête. D’une rive à l’autre vu d’en haut, ce jour-là est un matin, une méditation, non, pas la vanité du monde : sa splendeur.

On aurait entendu un cri. Qui venait du quai. Elle a glissé de tout son long sur le pavé humide et la mer est entrée dans sa tête avec un bruit de conque, le goéland crie, le goéland vole, elle le regarde voler allongée sur le sable, sent les plages de l’enfance sous ses pieds nus, son émotion d’enfant, un poids sur l’estomac à force de sentir fort qu’ils iront se baigner. Elle se souvient de l’océan à La Côte Sauvage, sa peur des vagues, jouissive, des cris, elle plonge dans un rouleau dont elle ne sait pas, les oreilles bouchées par ce bruit de mer, sous l’eau elle ne sait pas si le monde existe, sa peur engloutit le sable, la pinède de genêts, sa famille, le rouleau dont elle ne sait pas s’il l’entraînera sur la grève ou au large, et peut-être davantage vers ce qu’elle attend de la vie : rien quand on a six ans, sinon de manger une pêche, son ventre fait un drôle de bruit sous l’eau. Elle se laisse rouler, dérouler, son maillot aussi s’en va dans le noir : elle n’a plus peur, dans le noir elle ne pense plus. Elle ouvre les yeux : le goéland vole…

L’oiseau crie dans la mer bleue. Des soleils tombent dans sa bouche. C’est la voix du large, le vent se lève, le cri vole, son corps devenu un grand soleil n’est plus dans sa matière, tout est chaud, tout est froid, le froid brûle, la nuit vient, étale, une mer calme comme un lac.

Il n’y a plus rien après, juste ce sentiment : plus rien, le bout du monde.

Ce fut sa révélation.

« Interrogée sur ce qu’elle faisait hier au matin quand elle ouïe cette voix, répond qu’elle dormait, et que ladite voix l’éveilla. Interrogée si ladite voix l’éveilla par voix ou par la toucher au bras ou ailleurs, répond qu’à ladite voix elle s’éveilla, sans la toucher… Interrogée si elle remercia point ladite voix », c’est le cri du goéland qu’elle a envie de remercier ce matin. La pluie est douce.

Et fine, elle ne dure pas, le soleil roule sur son visage. Au pied du mur du temps que la flèche de Notre Dame indique irréversible, elle s’est assise longtemps. Elle contempla et vît, la lumière immatérielle du square, le lieu saint de la terre avec ses pierres vers le haut, la terre où les saints descendent au jardin boire les hommes, qui les ont gelés en statues. Elle attend. Le square Jean XXIII se vide, les bancs sont les bancs, il doit être midi, il faudra se lever et partir. Se lève. Et part.

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