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Publié par Michel Castanier

 

 

ABA

 

Une fois revenu à moi, le lendemain matin, l’effet dé­plorable de cette exaltation se dissipa et je n’en crus plus un mot. Cette exhibition n’était que frac, chapeau clac et lapin de magicien. À nouveau, comme l’amoureux justifie de toutes ses petites forces l’injustifiable, je lui cherchais, j’allais dire des circonstances atténuantes.

Il est bon à ce sujet d’observer que jamais, à ma connais­sance, un bas intérêt ne l’aurait mené – si RC s’en était vraiment pris à la vie de ses collègues ou de nos abonnés. Ne comptez pas sur lui pour jouer à saute-mouton avec ses supérieurs hié­rarchiques. Aucune ja­lousie, aucun désir de gain. Il se tient à sa place au sous-sol de la bibliothèque et il y tient. En somme, il l’a choisie de toute éternité.

Dès lors, quel projet le mène, le goût de la gratuité, une idée du libre arbitre ? Jeter un caniche par la fenêtre d’un train, exercice hygié­nique, ne convainc pas que l’exécutant ait une pensée tout à fait libre. Qu’on n’aille pas croire non plus que Roger Camus tuait pour le plaisir par un excès de vitalité. Ou qu’il aurait tué. Il s’en défendrait.

J’en conviens, cette hésitation permanente, cette bascule entre un présent sûr de lui et un conditionnel incertain, peut agacer et même lasser au détriment d’une lecture haletante, mais le scrupule me mène, l’honnêteté, le souci d’objectivité dû à la mémoire de RC et à son talent. Je sais, la vertu gêne. Pire, elle ennuie.

Une chronologie nous aurait aidés. Nous savons qu’il n’écrit pas en mode journal. L’encre est toujours la même : du bleu Waterman. Jamais déteinte (il devait y veiller) et d’un bleu d’une profondeur d’abysse. Les cahiers ne respectent aucune règle. Certains fragments ne sont que des traits d’esprit, d’autres s’étirent sans raison et s’interrompent sans plus de cause, peu de versifications mais d’un touché merveilleux, pas mal d’anecdotes parfois prolongées ou reprises et développées dans d’autres cahiers. On envisagea des miscellanées, des stromates, des analectes, des silves ou mêmes des spicilèges – et jusqu’à un Zibaldone di pensieri (recueil de notes intellectuelles). J’eus l’idée de voir à l’œuvre ce tohubohu qui précéda la Création, si on en croit la Bible, et cette intuition du chaos originel m’amena, ainsi que je l’ai dit, à chercher un ordre dans le désordre, à ménager une cohérence dans la confusion, à partager les eaux du ciel et les eaux de la terre.

Si l’œuvre doit garder son mystère, selon les récentes conceptions de Morse (il y aura lieu d’en parler sous peu, ce garçon finalement plein de ressources n’allait bientôt cesser de m’étonner : je n’avais pas remarqué que l’amour – ou son tenant lieu : le désir – rende in­telligent), nous étions en face du Mystère des mystères.

La confusion était à son comble ces jours-là qui furent parmi les plus sombres que connut l’Association des Amis de Roger Camus.

« Il n’y aucune unité psychologique chez cet auteur.

Nous ne sommes pas devant un personnage. Il ne va pas se simplifier lui-même. Se synthétiser ce serait être faux, ce serait négliger les nuances qui sont le fond de l’être. Ces infimes nuances qui singularisent l’individu dans la monochromie de l’espèce humaine. Toute vie agit par bonds, reculs et sauts de travers.

On doit tout de même envisager que les cahiers soient truqués, minés.

Si nous considérions ses cahiers comme une table de montage ? Rushes, chutes… »

On laissa cette fois Morse vagabonder dans les amères rêve­ries de sa frustration artistique.

 

 

ABC

 

Ce fut Pétronille Pougeon qui eut le mérite d’une heu­reuse découverte qu’elle exposa au Max’s books, et celle qui aurait été à coup sûr un bas bleu dans des temps antéfé­ministes devint si rouge de satisfaction sous les applaudisse­ments que j’aurais presque pu l’aimer.

« Que cherche-t-il ? nous dit-elle.

– Il cherche un homme ! » s’écria Richard Wagnier, très fier de sa trouvaille, agitant à tour de bras ce qu’on supposa une lanterne.

Sponge tapa la nuque de mon secrétaire avec indulgence et je n’allais pas le lui pardonner de longtemps.

« Non, pour de vrai, qu’a-t-il voulu dire ?

– Son œuvre est une allégorie, bien sûr. »

On se tourna en bloc vers Morse. Le responsable de la vi­déothèque ne nous avait pas habitués à tant d’ingéniosité cri­tique ni surtout à une telle force de conviction. Il rougit très fort et se lança, après un léger contretemps.

– L’allégorie, messieurs…

– Et madame, précisa Pétronille.

– L’allégorie … »

Essayons plutôt de mettre en forme son infâme bredouil­lage.

L’allégorie, si j’ai bien tout compris, mettrait en jeu les ef­fets de déplacements et de condensations qu’on identifie au­jourd’hui dans les rêves. Elle toucherait à l’Ics (c’est ainsi qu’il s’exprima, par un acronyme, « l’I-c-s », comme s’il avait passé sa vie à lire les œuvres croisées de Sigmund Freud et de Jacques La­can avec une grande ingénuité). Une allégorie, si elle est réussie, et d’ailleurs comme tout bon travail littéraire, serait un cou­teau suisse, selon Morse. Certes, il y aura toujours un professeur pour déplier un sens et dire : voilà, c’est un ouvre-bouteille, ou voilà : c’est un cure-dent...

« Voilà, surtout, qui ne fait que le bonheur des éditions uni­versitaires (selon moi). En vérité, ajoutait Morse, le visage en sueur, le texte littéraire admet toutes les interprétations et n’en reconnait aucune. Quelque mince qu’il soit, il doit demeurer un noyau insécable de mystère. En cela seul il existe. »

Morse termina sa docte péroraison d’une voix minuscule.

« Ben oui, je suis intelligent. Autant en en profiter. »

Pétronille ne lui avait pas fait que du bien. Il fut chaleu­reu­sement félicité et Max, le patron, qui nous écoutait du haut de son comptoir, accoudé au zinc, triturant d’excitation son chiffon dans ses grosses mains, offrit avec enthousiasme une tournée de pe­tits jaunes.

 

 

ABD

 

C’est Josette qui remarqua une crise autrement plus grave chez RC. Je ne sais si le lecteur patient mais volontiers distrait se souvient de Josette, une de mes stagiaires, mignonne petit souris aux dents longues. Elle eut, je dois l’admettre, le talent et surtout l’obstination un peu bête de la fourmi assemblant miettes de pain et brins d’herbe brins d’herbe et miettes de pain miettes de pain et brins d’herbe pour collecter un certain nombre de frag­ments dont elle démontra la parenté dans un dis­cours triomphal qui sembla n’avoir pas de fin.

Sans doute est-ce à l’émotion que je dus de ne pas prendre aussitôt note des paramètres de cette cohérence magique d’une anthologie de fragments que Josette nous lut d’une voix émue qui montait et descendait sans cesse d’octaves : l’imploration d’un homme littéralement nu devant un lecteur hypothétique, déshabillé de pied en cap de sa réserve et de ses préjugés. Le saisissement me submergea de­vant tant de beauté et de sensations neuves. On aurait cru un extraterrestre glissé parmi nous pour rendre compte de son émerveillement mélancolique : celui d’un métabolisme et d’un système sensoriel étrangers découvrant notre monde comme jamais nous ne l’avions perçu – même enfant, je le précise pour les amateurs du génie dit de l’enfance.

Cette émotion fut si partagée qu’aucun d’entre nous ne songea à consigner les repères textuel de cet en­semble prodigieux et seule Josette, extraordinairement enfiévrée par notre intérêt, aurait pu reprendre son trajet laborieux dans le labyrinthe des cahiers, si Josette n’avait disparu peu après (un de nos premiers cas de coming out, si j’ose dire, qu’on mit longtemps à admettre non plus comme un cas particulier (nou­vel amant) mais comme un dramatique phénomène collectif).

L’ensemble prodigieux disparut avec elle – je veux dire : se confondit à nouveau dans la masse des cahiers

Je laisse passer un silence en mémoire de cet extraordinaire souvenir.

 

[à suivre]

 

 

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