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Publié par Michel Castanier

roman
[Auteur de l’image introuvable]

 

Le Baiser de pierre


 

1


 

Il y eut dans la nuit de notre arrivée à la propriété une tempête digne du mont Sinaï, qui ravagea tout le territoire. Le pays avait « souffert ». Pylônes à haute ten­sion renversés, forêts déracinées, routeurs déroutés, voi­tures envolées sous un coup de vent, débordements de fleuves, ponts em­portés, morts, beau­coup de morts noyés ou assommés sous les branches arra­chées, les pluies de tuiles, les chutes de cigognes ou par crises car­diaques à la vue stupéfaite de la folie furieuse d’un cataclysme préhistorique. Quand l’électricité nous fut rendue au petit matin, descendus de nos chambres sans avoir beaucoup dormi, on s’était réunis devant l’écran de télévision mural dans l’im­mense cuisine.

Il nous fallait un coupable qui ne fût pas la Nature, si gentille, si généreuse pour nous. On reprochait à l’État d’avoir été pris au dépourvu. On l’accusa même de la dispari­tion en fumée d’un car de touristes allemandes dans un éclair dia­bo­lique. Par bonheur, d’innombrables cellules de crise psycholo­gique étaient dé­pêchées au-devant des citoyens « en état post-traumatique ».

Le sombre lyrisme des Éléments n’allait pas nous monter à la tête. Notre beau pays a tou­jours eu quelque chose de convulsif. On se rassura, on rendit hommage à la saine violence des Forces élémentaires, puis on s’apprêta à occuper pour notre petit-déjeuner la terrasse qui donnait sur les montagnes enneigées.

Je mis un certain temps à comprendre le fonc­tionnement de la cafetière. Une Krups noire qui avait tout d’une machine infernale. Les portes-fenêtres étaient ou­vertes. L’air était frais. Les rideaux avaient un balancement mou sur les seuils, hésitant, un peu pute. Un chien aboya au loin. La machine à café dé­marra, j’avais oublié la tasse, je nettoyai avec une éponge et dus recommen­cer.

Les premiers d’entre nous sortirent sur la terrasse dite du Mont Blanc.

Ils refluèrent aussitôt, il y eut des cris, encombrement et bous­culade. Je passai la tête à une porte-fenêtre.

Marie Berjot était en croix sur le sol, le visage écrasé sur la pierre de la terrasse.


 

2


La perle rare du service météo de Tf1! le Visage de la météo nationale !

C’est un suicide ? me chuchota César Brenand.

Qu’est-ce que j’en sais ?

Immédiatement César avait estimé rassurant cette possibilité. Je ne vois pas en quoi. Se tuer est tout de même tuer quelqu’un. À présent, nous étions tous sortis sur la terrasse. Le ciel était laiteux : une suspension dans une sorte d’hébé­tude en écho lointain du cataclysme de la nuit. Groupés en cercle à bonne distance de Marie, aucun pour oser la renverser sur le dos, lui prendre le pouls, quelque chose de ce genre qui apaise plus que ce n’est efficace. Si l’animal en nous sent une odeur malfai­sante, l’homme civilisé perçoit comme le corps pèse au sol ; même dans le som­meil nous sommes seulement posés, prêts à bondir d’un rêve : ici, l’inertie, ou la lourdeur, la pesanteur soudaine, disait que Marie avait sauté hors de son corps, à jamais.

Il ne restait d’elle que les jeans soi­gneusement déchirés et des labutas rouge sang à ses pieds nus. Le sens du style, de la trace, de l’image ! Fernand prit Kevin dans ses bras, sans doute pour le protéger, mais ce ne serait pas bien efficace, Kevin était mortel. Je ne sais pas si j’ai réussi là un syllogisme.


[à suivre]

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