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Publié par Michel Castanier

Fiction mystérieuse, Satire, Comédies, Personnage de fiction, Roman d'aventures, Nouvelle, Littérature, romans policiers, Prose, Récit, Fantastique, Comédie dramatique, Humour, Roman (littérature)
[Sammallahti-Signilskar]

 

La Vie au grand air


 

1

 

Après délibérations, je fus choisi avec Sara pour une expé­dition Bord du monde. Sara désignée non parce que nous étions mariés, coutume sans aucun intérêt si elle n’est pas l’union de deux hommes hilares et les joues un peu rouges devant monsieur le maire, mais décision appropriée pour que la parité fût res­pec­tée, je suppose. Et aussi parce qu’elle savait conduire, et pas moi. Ayant tou­jours vécu à Paris, je n’en voyais pas la nécessité, je n’aurais même pas fait usage d’un vélo, j’aimais le métro, l’odeur du peuple, les engorge­ments dans les rames et le pince-fesses, les miennes. Lais­sons ça.

Le 4/4 roulait assez vite dans un tourbillon de poussière. La hauteur des sièges donnait une sensation agréable de lévi­tation. Et aussi de sécurité. Rien qui rampe dans les bois ne risquait de mordiller mes che­villes.

Je n’étais pas en­chanté et en débattais avec moi-même : une conversation de circonstances.

Quel climatosceptique a démoli le visage de Marie Berjot ?

Quel est le contraire de « crime barbare », comme je l’enten­dais parfois dans les médias ?

Un crime civilisé ?

Un crime de bon ton ?

Un crime Halloween ?

Que se passe-t-il vraiment au village ? Un événement drama­tique a-t-il fait fuir ces honorables Merluchons ? Ou bien le haut-parleur d’un cirque a longé la grand-rue et tout le monde a suivi le joueur de flûte ?

Quand Sara va-t-elle me parler à nou­veau ?

Il est surpre­nant, dans un instant aussi dramatique, qu’autant de pen­sées contras­tées passent par le même ca­nal, quelle que soit l’émotion. À la­quelle se fier ? À qui ? Com­ment aimer si la même personne a tant de réac­tions fugitives et désordonnées ? Quand elle est si nom­breuse ? Et soi-même ? Qui aime quand on aime ? Mais là n’était pas la question.

Il y avait tout de même un avantage à la pré­sence de mon épouse : s’il se passait quelque chose de grave je pourrais tou­jours la placer entre le grave et moi.

Tu crois que je ne t’ai pas vu ? dit-elle.

Je désignai une ombre épaisse dans le sous-bois.

Un sanglier !

Non vraiment, tu crois que je ne l’ai pas vue faire ?

Je montrai une agitation de feuillage furtif.

Un cerf !

La main de cette femme sur ton genou ? Tu as eu une érection ! Tu crois que je suis idiote ?

Un lapin !

Elle manqua rouler sur le lapin qui traversait la route à toute allure, fit un tel écart que la voiture heurta du nez un sapin. Plof ! un peu de fumée et Fernand ne serait pas content pour son beau 4/4.

On poursuivit à pied.

En silence.


 

2

 

Ai-je dit que Fernand Kaspar osait appeler sa ferme fami­liale « mon ma­noir » ? Je suppose que non, mais comment savoir, il n’est pas de semaine où ce fichu éditeur ne vienne réclamer sa dose de pages avec un petit air de camé nerveux qui m’agace ; s’il le pouvait il bondirait dans ma cellule, bondirait au-dehors, un de ces jours je le mordrai au passage.

Donc, « manoir » est une idée pour parisien, personne n’ira vérifier, et puis cela vous pose de connaître quelqu’un qui a un manoir, de même la déré­liction est telle là-bas, à la Maison du monsieur, que personne ne corrigera mes répétitions. L’honnê­teté éditoriale se perd et on irait me repro­cher… En­fin, passons.

Au « manoir », il avait été décidé qu’on n’attendrait plus la cavalerie, Margaux et Clément se dévouèrent pour em­porter le ca­davre de Marie sous la haute direction de Léo. Margaux avec d’infinies pré­cautions tendres, Clément avec plus de réserve, la misère des corps le Séné­galais connaissait. Léo commandait avec la préci­sion qu’on lui connaissait et qui tenait rarement compte des faits, de toute fa­çon les faits suivaient, c’était son côté Napoléon. Au passage, je m’interroge : si Napoléon s’était appelé Gaston, aurait-il eu le destin qu’on lui a connu ?

L’homme est dans les détails : je n’ai pas dit que Léo Molassol n’était arrivé qu’à la nuit dans la ferme, peu avant l’orage. Il aimait se savoir attendu. Il montait toutes les marches de l’univers d’un pas svelte, très nou­veau 1er ministre sur le perron de l’Olympe. Tout en lin crème, panama blanc, la main dans la poche, détendu, léger foulard cardé dans le duvet de la chèvre du Cachemire, nu-pieds Berserker’s tout simples. Per­sonne n’a jamais vraiment su ce que voulait dire l’acronyme HYPMO. et il se pouvait qu’HOPMY (je n’arrive jamais à replacer cet acronyme dans le bon ordre) gagne énormément d’ar­gent sans aucune raison va­lable.

Il fallait tou­jours un objec­tif à cet homme, il était affamé d’objectifs. Il donnait un im­pact de missile au pro­jet le plus futile. C’était en fait – sous l’ombrage d’un panama blanc – une lutte de titans entre Léo et son patronyme de Molassol.


 

[à suivre]

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