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Publié par Michel Castanier

Fiction mystérieuse, Satire, Comédies, Personnage de fiction, Roman d'aventures, Nouvelle, Littérature, romans policiers, Prose, Récit, Fantastique, Comédie dramatique, Humour, Roman (littérature)
[Bruno Catalano]

 

Or

 

1

 

Léo, pelant sa pomme dans la cuisine, raconta. En delà comme au deçà des Alpes les mœurs ne changeaient pas. Les routes des cols étaient désertes. Les gites inoccupés. Pas un saint-bernard. Il avait contemplé du haut d’une des collines la ville de Côme, au bord du lac. Le clocher de la basilique San Fedele n’avait plus rien d’un cœur mystique qui bat. Le funiculaire était im­mobile à mi-chemin dans les airs. Aucun frisson de neige dans l’eau bleu de la Méditerranée à la suite de la révolution d’un hors-bord.

Pas la peine d’aller plus loin par la plaine du Pô. La Chrysler était revenue à toute allure. Les pompes à essence marchaient, les lumières, les guichets automa­tiques des autoroutes, les distributeurs de préservatifs ...

 

 

2

 

La consternation laissa sans voix. Étrangement on se mit à peu près tous à peler des pommes, occupation patiente, minutieuse et qui permet de ne pas trop réfléchir. Je ne sais plus si j’ai men­tionné les nombreux et beaux compotiers disposés un peu partout dans la ferme – sorte de blason de la famille Kaspar dont Fernand avait fait le logo de son entre­prise. Pourquoi des pommes en cire ? Pourquoi pas de vrais fruits ? Ils se tavèlent, m’avait répondu Fernand. Je comprenais, il avait des reproches à faire à la mort.

– À quoi avons-nous été exposés ? dit César, très atteint. Maman fait-elle partie des disparues ?

– Nous sommes surtout exposés à ta connerie.

– Holà ! Il a le droit d’être idiot !

– C’est vrai, ça.

– Comme n’importe qui !

– Pas d’ostracisme.

– Qui est idiot ? Moi ?

 

3

 

À l’évidence, la situation s’aggravait. Elle pouvait concerner la planète en­tière. Aujourd’hui, je me permets un léger sourire à une idée qui me vient dans ma petite cellule. Quand la tension et la peur après l’incinération de Cordélia s’apaiseraient et qu’on prendrait conscience de l’am­pleur de notre solitude, une fois blotti à l’abri des couettes, le corps en position fœtale, il n’y en aura pas eu un qui n’aura imaginé être bientôt lui-même l’heu­reux Élu d’une fin du monde – der­nier rescapé au balcon de l’Apo­ca­lypse. Hébété, mais frissonnant de l’ébahis­sement d’en être. Je ne connais cette satisfaction de soi qu’à ceux qui passent à la télé. J’en suis ! se disent-ils, comme les centaines de pauvres grognards morts à Austerlitz. Qu’on se rassure, Armageddon ne sera qu’un ca­ta­clysme régio­nal dans l’univers. Mais je ba­bille et vous égare.

César crut bon d’intervenir

– Quelqu’un a-t-il déjà conduit un avion ?

– Les Amériques, c’est ça ? Tu veux aller aux Amériques !

– Maman y est peut-être réfugiée…

– Crétin.

– Non, il n’y a pas de solution, conclut Léo. Il n’y a aucune solu­tion !

J’ai désigné l’horizon nocturne par les portes-fenêtres.

– Non, mon petit Marcus, me dit-il. Il n’y a plus d’horizon.

Son petit Marcus ! Ce paternalisme ! Il y en avait bien une, de solution, et il n’au­rait pas aimé. Je rentrai mon nunchaku dans ma poche et en res­sortis une rose blanche éter­nelle stabilisée (pas d’eau, pas d’ex­position particulière, 2 ans de vie en moyenne) que je plaçai à la boutonnière de sa veste en lin. Du moins, c’est ce que mon regard lui exprima. Il y fut sensible, l’innocence de ce symbole ne lui ayant pas échappé. Il m’envoya une bourrade amicale.

J’étais en train de me remettre debout quand on discuta de différentes hypothèses qui concernaient les morts et surtout notre aban­don. On remua des pistes d’ex­plications, pas plus sensées les unes que les autres, ou tout aussi va­lables sans aucun fondement particu­lier. Le temps passé dans ces dissensions me rappela l’inanité ab­solue d’à peu près toute conversation dans ce monde. On se lassa enfin et il fut décidé d’at­tendre le matin, forcément. Léo était déjà monté dormir. Il devait être per­turbé. Il était très fort, notre Léo, mais pas autant que je le croyais.

Avant d’aller dans notre chambre je me préparai un tilleul au Xanax et découvris Zaza en prière devant un ordinateur allumé mais vide. Elle me re­marqua et descendit en flottant de ses élucubrations.

– Mourons ensemble, Marcus.

– C’est ça.

Je tapotai son crâne rasé avec bienveillance. J’aimais bien Zaza.

 

 

[à suivre]

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