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Publié par Michel Castanier

Fiction mystérieuse, Satire, Comédies, Personnage de fiction, Roman d'aventures, Nouvelle, Littérature, romans policiers, Prose, Récit, Fantastique, Comédie dramatique, Humour, Roman (littérature)
[Catrin Welz-Stein]

Entretemps

 

1

 

– Je suis désolé, si désolé …

J’avais voulu être loin de tout – j’étais allé m’allonger dans la pinède. Il faisait plutôt bon. Je croquais dans une pomme. Le si­lence me faisait du bien. Le silence, enfin, je commençais à le comprendre. Je pensais que tous ces gens – mes amis – étaient insup­por­tables. Je pensais que le monde finissait et que je serai bientôt le dernier des hommes, avec un peu de chance. Je pensais à l’ar­rivée imminente de mon andro­pause. Je pensais particulièrement à la déficience de mes testostérones. Je pensais à l’augmentation de ma graisse abdominale. Je pen­sais à la diminution de mes masses musculaires. Je pensais à mes bouffées de chaleur. Je pensais qu'il était urgent d'être misanthrope. Je pensais …

Et c’en fut fini du silence, il faudrait être un caillou.

– Je suis si désolé …

Le seul avantage de notre situation était qu’il n’y avait plus d’insectes pour nous parcourir la peau, explorer sous nos chemises, chatouiller, piquer, sucer. Les buissons étaient pas mal touf­fus, je n’en connaissais pas le nom et m’en foutais un peu, ce qui n’est pas fait pour surprendre, mais le sûr est que je ne savais pas qui était en train de se désoler derrière ces buissons.

– Je suis désolé, si désolé …

Je relevai un peu la tête par-dessus la végétation, une ombre passa. C’était Oscar. Il parlait à Cordélia.

Je n’avais pas été charitable : le mari était plus choqué que je l’aurais cru. Il est si difficile de se faire une idée juste des autres ; eux-mêmes, ne se connaissant pas vraiment, ne sauront jamais s’expliquer et ne pourraient nous aider. Parfois on a une illumina­tion et un être se découvre, un instant : j’entendais soudain la voix d’Oscar, suraiguë, niaise, enfantine, et je voyais enfin ses che­veux gris sous sa ridicule casquette de la NFL. C’est tout. Je me suis ral­longé.

 

 

2

 

Léo n’allait pas mieux que notre ami, à bien y réfléchir. Je n’étais pas venu à la ferme en toute innocence, pas plus que lui, probablement. J’avais l’inten­tion de solliciter son aide comme celle de Fernand Kaspar pour un investisse­ment dans un projet étrange que nous avions, Sara et moi. C’était la véritable raison de ma présence. Une certaine façon de redonner du sens à notre couple : le projet LIL aurait été le bébé que nous n’avions pas eu. D’un conformisme pathétique, j’en conviens, mais la vie conju­gale n’a pas tant de figures de style à exécuter. L’idée était d’édi­fier un théâtre dans une des innombrables îles du Pacifique.

Édifier un théâtre dans une île du Pacifique ?

Demandez à Sara, vous n’imaginez tout de même pas que j’au­rais pensé à ça, ou plutôt non, vous ne pouvez plus lui de­mander quoi que ce soit. Je sais aujourd’hui qu’elle y aurait été la seule comédienne et moi son unique metteur en scène, accessoiriste et public. Un rêve de Sainte-Hélène pour une grande actrice en fin de carrière.

Ce cauchemar avait sauté comme un dernier bouchon de champagne au petit matin gris d’une fête. C’était Boulevard du crépuscule pour Sara, et de son côté Léo ne bou­geait plus sa grande masse de la terrasse du Mont blanc – son ultime rival. En fait, profes­sion­nellement, ils devaient être finis depuis mal de temps, mais n’en savaient rien, comme beaucoup d’entre nous ils tournaient à vide. Molassol avait gagné son combat contre Léo, il ne restait que la peau du lion.

 

[à suivre]

 

 

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