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Publié par Michel Castanier

Fiction mystérieuse, Satire, Comédies, Personnage de fiction, Roman d'aventures, Nouvelle, Littérature, romans policiers, Prose, Récit, Fantastique, Comédie dramatique, Humour, Roman (littérature)
[Auteur de l’image introuvable]

 

 

6

 

Je réussis à m’échapper. J’avais à faire. J’allais parler à la pe­tite fille.

Il y avait grand vent ce jour-là. C’était odieux. J’ai toujours haï le vent comme un en­nemi personnel. Dès mon adolescence je ne lui ai jamais connu d’autre intention que de me décoiffer. Sa vi­lénie me choque autant que sa stu­pidité – ce goût de s’en prendre à tout pour n’en venir qu’à me déranger, pauvre petite ruse in­digne des dieux de la Nature. À cela s’ajoutait le bruit, le bruit dans les branches, le bruit dans les buissons, le bruit qui couvrait mes pas mais aussi bien dissimulait dans ses remous l’avance du prédateur qui se ruerait dans mon dos, au détour d’un arbre, éche­velé, avec une blouse blanche salie de sang, des yeux glacés de médecin et une énorme seringue à la main. Avec ça la pinède s’agitait dans tous les sens, mon cœur aussi, un frou­frou de buis­son le pinçait comme la corde sympathique d’une viole d’amour, pas un oi­seau, pas une bête mais toute la forêt avait une agita­tion animale, ner­veuse, obsédante – la solennelle bêtise des Éléments.

 

 

7

 

Je suis arrivé dans le village où les rues n’étaient plus que poussière soule­vée.

Je fus bientôt devant le petit chalet où la façade était un mur de lierre qui remuait, frissonnait, frisottait sans cesse.

La fillette à une fenêtre ronde me regar­dait depuis son cadre de végétation mou­vant.

Je suis entré.

Elle m’attendait dans le miroir sous les patères où pendaient les pardessus et les vestes de chasse.

Elle me sou­riait, le visage à moitié caché sous une manche d’imperméable. Elle ne fuyait plus, elle n’avait plus peur. Ni peur de moi, ni peur d’elle-même, de ce qu’elle risquait de me faire.

On est montés dans un petit salon de bois où je me suis assis dans un fau­teuil de cuir roux, devant un bonheur-du-jour à la glace ovale, au cadre orné de cupidons et de feuillage, immobile celui-là.

On a bavardé gentiment.

Enfin, moi je parlais, la petite fille ne répondait pas, elle n’au­rait pas pu, mais elle était atten­tive, elle approuvait de la tête, et une fois elle a même ri, je ne sais plus ce que j’avais dit mais ce devait être très drôle. J’étais content.

Je lui ai promis de revenir, je me suis promis de la faire rire encore et en­core, j’ai em­brassé son front sur la glace, elle a eu un petit recul, puis elle s’est ressaisie, elle a avancé son front, j’ai baisé son front. C’était froid.

Au-dehors, la porte passée, j’ai retrouvé le vent. Il ne m’em­bêtait plus, je lui avais par­donné.

Je me suis rendu compte que j’étais heureux et que Claire fai­sait par­tie de ce bonheur.

Mon corps allait bien.

La forêt chantait.

Les neiges du Mont Blanc avaient une lueur de gaité dans l’œil.

Malgré tout.

 

 

8

 

Je n’ai même pas remarqué que je traversais la forêt en sens inverse, même pas cherché à me diriger, qui est le plus sûr moyen de se perdre ; ce qui était arrivé était une promesse, je savais ce qui restait à faire, j’avais enfin confiance en tout, confiance dans la forêt, con­fiance en moi, confiance dans l’enfant.

J’ai retrouvé la pommeraie sans passer par le grand portail, il a suffi de pousser une petite poterne que j’avais appris à connaître dans l’enceinte. À peine quelques pas sous les pom­miers et le vent s’est tu. Il s’est retiré sur la pointe de ses pieds de feuillages, du bout de son frisson sur les buissons, par l’envol de cape de la poussière soulevée dans le chemin où il disparut.

Le silence était soudain choquant. Inamical. Un souffle retenu qui me guet­tait.

Il y avait du nouveau dans le verger.

Une ombre attendait sous un pommier.

Un épouvantail pendu.

Quand je me suis rapproché le vent a repris et le saltimbanque s’est agité à sa branche dans une gigue drolatique. C’était une sorte d’accueil, un rire ab­surde, le vent avait pris forme humaine et me saluait, ravi de sa petite plai­san­terie macabre.

Je me suis trouvé sous le fantoche disloqué, mais pas tout à fait, je ne voulais pas que la danse de ses souliers me heurte la bouche, je me serais tu à jamais.

C’était Clément.

Je l’ai reconnu à ses yeux pensifs.

À sa peau noire, ce n’était pas possible, on l’avait pelé.

Comme une pomme.

 

 

[à suivre]

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