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Publié par Michel Castanier

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[Gao Xingjian]

 

 

11

 

Darius somnole dans son lit médical quand un tigre cher­che à forcer le store d’une fenêtre. Aussitôt réveillé, il regarde longtemps, avec terreur, la projection des rayures ensoleillées sur ses mains qui tremblent.

– Le pont rompt ! Le pont rompt ! Mon cœur, mon pauvre cœur !

Ses doigts frémissants remontent le drap de l’hôpital sur sa poitrine.

– Je ne suis pas certain, d’ailleurs, que cela intéresse qui que ce soit.

 

 

Darius Chopineau n’a dit à personne qu’il allait mourir, tout le monde s’en doute, un problème au cœur, finalement, ce cœur paradoxal, il ne veut pas gêner, il a de l’hu­mour, il prétend déménager, il va faire de la place, la place.

Son cœur mis à mal, son cœur si compliqué, se charge de sa fin avec une élégante économie de moyens. Darius n’est plus res­ponsable de quoi que ce soit. Il fait un grand bond – au-dessus du la­byrinthe. Il saute à pieds joints par-dessus l’em­preinte que laissera son exis­tence en se re­fer­mant – et re­tombe sur le bran­card qu’on roule à travers les couloirs de la cli­nique.

 

12

 

Une ultime fois après bien des fois, l’infirmière au matin de l’intervention chirurgicale puis le docteur lui ont demandé son nom. Pourquoi ne pas donner ce nom avec son dernier souffle ? En somme son dernier mot, le mot de la fin et le mot de ce qui fut com­mencement. Il hésite, ne s’y ré­sout pas, il le dirait, sans doute, si ce n’étaient les anesthésiants et la confu­sion des idées.

 

N’être plus au rendez-vous de ses rêves est le sort maudit de l’âge. Le temps du grand âge. De l’ar­rière-vieillesse. Des arrière-cours de la vie. Reste le repli discret, le reflux des belles inten­tions, le retour sur soi sans trop de débandade, c’est le mot, et c’est assez commun. Cela porte un nom. En somme, la retraite en bon ordre. Toutes les re­traites. Et tous les noms s’emmêlent.

 

Darius a cru revivre avec cette jeune idiote, erreur dramatique, on connaît le re­gain qui précède l’agonie, le redoux logé au cœur de l’hiver, la nostalgie cen­tuplée, ironie délicate de Dieu, ultime farce du vieux gagman.

Darius hésite, ne s’y ré­sout pas, il le di­rait, sans doute, le nom, si ce n’était la mémoire qui le trahit. Il fera donc l’épargne de ce retour en arrière pour retrou­ver le brancard qui entre dans le bloc opératoire, ce qui est fait en une phrase.

 

Ce ­nom, comme on s’en doute, a été banalement chéri, nom tourné et re­tourné dans la bouche, le très connu bon­bon savou­reux au parfum délectable, aujourd’hui Darius serait même inca­pable de le formuler au moment où la caméra chi­rur­gicale lui pénètre le cœur : il a fondu irrémédiablement.

 

Rêve, rêve dans les brouillards du protoxyde d’azote.

 

Et le voici : hilare au sortir du bloc, moulinant des jambes dans son brancard qui roule et saute comme un petit avion de li­gne intérieure dans les nuages – car les statis­ti­ques ont été trompées – le scanner – le thallium – et le vieux cardiologue so­phistiqué – aucun besoin de triple pontage aucun au­cun – son cœur – intact – comme neuf – comme innocent – ce cœur plus fort que la Raison – qui perce comme un rayon ses nuages !

 

 

Arrivée par un rayonnement à la lucarne de sa chambre d’hôpital, dan­sante sur des accords de violoncelle à la radio, l’Ab­sence inventive – et le sourire fragile : celle qui a été sa liber­té sur cette terre et qui sera son as­cension.

Vers l’amande intacte de ton nom – Littérature ! – le désir prend cours d’éternité.

 

 

[à suivre]

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