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Publié par Michel Castanier

George Roux

 

Chemin faisant

 

 

1. C’est à la fin d’une nuit folle qu’Ambroise, l’Homme-rhinocér­os, toujours en­rhumé, sortant de la dis­cothèque des Pins, manque chu­ter dans la fosse d’un chan­tier de la rue des Epi­nettes où la main ferme d’un maraîc­her lui sauve la vie. L’Homme-rhi­no­cé­ros, portier du Cercle, remercie, éberlué, le cœur battant : n’a-t-il pas échappé à la mort ? Il remarque alors le passage Saint-Paul, étroite rue à la forte dé­clivité qui escal­ade le ciel sur la partie habitée de la falaise de Rose-les-flots : elle est à cette heure mati­nale ex­traordinairement illuminée.

Ambroise alias Mongo Ndiaya Sougoufara, originaire des Mon­tagnes de la lune, en Afrique équato­riale, où Pto­lémée si­tuait à juste titre la source du Nil – est très ama­teur de parapente à ses heures de loi­sir. Il re­tourne s’équi­per dans sa loge, au quartier des Phé­nomènes, et, solidem­ent chaussé de crampons, remonte le pas­sage.

Craignant l’usure d’une corde fixe contre l’angle des trot­toirs, il agit à mains nues ; il a ses mousquetons, son pio­let, ses pitons, un sa­chet de talc ; il ancre en force ses pi­tons dans l’âpre déclivité du trot­toir après avoir foré un trou avec un tamponn­oir ; il ne ménage pas le rup et le bong, et il par­vient, après avoir mille fois ris­qué sa vie à cause de nom­breux dangers de chutes de pierres, sur un pla­teau venté où il s’assoie sur un banc de bois, hors d’ha­leine, pour contem­pler la mer méditerranée par un petit ma­tin do­mini­cal, au milieu des vieilles dames, des nurses afri­caines, des en­fants et des pigeons.

 

2. Remis de ses efforts, l’Homme-rhinocéros renifle, se mouche, roule la corde de secours à son épaule, quitte le square municipal, se dé­pla­çant dans un grand bruit de plaques os­seuses, et redes­cend en pente douce par l’ave­nue Saint-Georges, dans la cité-jar­din, là où rè­gnent les blanches demeures des ri­ches quar­tiers de loge­ments d’été. Les rez-de-chaussée don­nent dans les jar­dins et le réseau hydrograph­ique du port : leurs stores baissés, à peine quelques lu­mières ce matin-là, les écluses et les ca­naux contenant une eau quiète qu’ambrent les doux par­fums des roses blanches…

… Ambroise est attiré par des sons mats et distin­gués... Des saules se reflè­tent dans les eaux d’une pis­cine... Un cours de tennis est invi­sible der­rière les fron­dai­sons… L’Homme-rhinoc­éros franchit le ri­deau des feuilles immo­biles... Des abeilles ont un vol en­gourdi dans les al­véo­les du gril­lage... Les balles frap­pées conti­nuel­lement par les ra­quettes bondis­sent sur la sur­face de brique pilée fine et rouge... La Créature extraordinaire a une beauté insoute­nable... Elle se mê­le aux joueurs et, très amusée, cherche sans être vue, cachée dans leur dos, à détourner la petite balle jaune…

… A cette vi­sion étour­dis­sante Ambroise tombe à même le sol, d'un coup, comme si sa hanche avait cédé.

 

3. – J’ai voulu lui parler, nous apprendra-t-il. J’étais comme un joueur de tennis solitaire qui tournerait perpé­tuellement au­tour du filet pour se renvoyer la balle. 

Ambroise est allé trop loin en lui-même pour faire de­mi-tour, re­brousser chemin : à quoi bon ? Et d’ailleurs quel che­min ? La déesse lui a accordé si peu d’attention qu’il en a perdu tout re­père – toute en­vie même du moindre repère. Il saute à pieds joints dans un des ca­naux du réseau hydraulique, bien décidé à en finir avec une vie débor­dée d’un incompréhensible chagrin.

Or une barque passe par là, descendant le canal ; récup­ère l’Homme-rhinocéros ; es­suie ses larmes.

– Ainsi, dit-il, soulevé dans les bras de ses sau­ve­teurs, en­fouissant sa grosse corne dans un klee­nex, et reniflant éperdum­ent, il y aura tou­jours entre la beauté et moi une sorte d’obs­tacle. 

 

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