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Publié par Michel Castanier

pamphlet satire comédie littérature autobiographie autofiction portrait fragment

 

 

La Vie au bureau


Vie édifiante d’Otto Scholl, responsable des Archives


Voici qu’Otto s’étire devant la vaste baie du bureau des Archives. Il vaut la peine de s’arrêter sur la vie d’Otto Scholl, et d’en raconter les épisodes essentiels, bien que nous manquions de lumières sur ce qui s’est vraiment passé à cause d’Otto qui ne s’accorde jamais, selon son humeur du moment, pour donner la même version des événements. 
Le zurichois est employé au funiculaire des chutes du Reichenbach, près de Meirigen, dans l’Oberland brenois, quand un homme long et sec, vêtu comme un savant norvégien, se dégage d’une brume de gouttes au bord de l’abîme. 
Mordant l’ébonite d’une grosse pipe de bruyère au col recourbé et muni d'une loupe qui lui prête un œil volumineux, il considère Otto avec bonne humeur et dit : J’ai une affaire pour vous...  Il s’explique, range loupe et bruyère, et son alpenstock se dissout en milliers de gouttes d’eau.
Cette apparition brumeuse décide du destin d’Otto Scholl. Il traverse la Manche à Dunkerque pour rejoindre Londres, investit ses économies dans l’Agence de détection l’Au-delà qui siège au 221C Baker Street ; s’il  joue assez mal du violon il est en revanche très adroit à la canne, à la boxe anglaise, à l’escrime, et il a des lumières sur l’Invisible qui lui seront utiles au bureau ; il traite avec talent les assassinats, les disparitions, les vols d’objets précieux, les disparitions de testaments. 
Les tables tournent, des ectoplasmes consultent ; ils ne connaissent pas toujours leur assassin ou bien ils ont perdu sous le choc traumatisant d’une mort violente la mémoire des événements ; parfois ne savent même plus trop qui ils sont : c’est la fameuse Affaire de l’hypothèse impossible. 
Otto enquête sur la disparition d’un riche client, fouille dans les archives de Scotland Yard ; se couvre de poussière ; attrape une allergie à l’encre ; identifie Jack l’Éventreur au passage ; interroge les vieillards dans les maisons de retraite, en repart avec un fort accent cockney ; agrandit sa recherche, consulte les registres paroissiaux, les avis de décès, les actes de naissance, les faits-divers dans les journaux, les mains courantes des hôpitaux et des polices municipales, les listings des mormons, les monuments commémoratifs de la Grande Guerre, les plus anciens recensements, la moindre nécrologie en Europe, puis dans le monde, et jusqu’aux chroniques et aux généalogies de la Bible. 
La table tourne, trois coups solennels martèlent le plancher, une torsade de brume en émane : une forme morose en costume trois pièces pied de poule, qui tire aussitôt un cure-dent de sa poche de revers et pique une olive dans une coupelle débordant d’olives grasses, vertes, noires ou pimentées, sur le bar à cocktails du détective.Vous n’êtes pas mort, dit Otto. Ça m’étonnerait.        Vous n’êtes pas né non plus.Qu’est-ce que je fous là, alors ? Vous n’êtes pas là. 
Le client écoute le détective en croquant ses olives l’une après l’autre d’un drôle d’air onctueux de chat gourmand. Mais si je n’existe pas, qui donc suis-je ?  
Marchant en tous sens dans le dos de son client, Otto évite de le regarder. Il finit par appuyer son visage contre la verrière tintée de l’agence, teste du front la résistance délicate de la vitre avec une fascination inquiète.Si vous n’avez pas été créé, vous êtes le Créateur. 
Le client trempe une olive dans le pot d’épices apparu dans sa main.Serait-ce un cas de fugue amnésique ? 
Le client observe le dos d’Otto à chaque fois qu’il gobe une olive ; sinon, il regarde avec sympathie, en face du siège du détective, un fauteuil de cuir qui est vide – comme si était là quelqu’un d’aimable.Il doit y avoir plusieurs façons d’être affreusement seul, dit-il. Il m’en vient une à l’esprit. Il m’en vient même plusieurs. 
Cessant de regarder ailleurs, Otto examine à son tour la nuque de son client avec attention, enfin, pour la première fois. Quelque chose m’échappe. Je n’en doute pas, dit le client. 
Il attrape une autre olive et la frotte énergiquement entre deux doigts, comme s’il voulait la faire briller. Je crois que je vais vous expliquer la Création. Je n’en ai pas tellement l’occasion. 
D’autorité, il retire du bar les alcools et leur sert lui-même des cocktails qu’il prépare dans un shaker, le dos tourné, en secouant beaucoup les épaules. Pas d’angustura ? Votre monde (il suscite le flacon d’angustura dans sa main) n’est jamais dû qu’à ce tour d’adresse (il escamote le flacon) que vos prestidigitateurs appellent (il le ressuscite) le prestige ! 
Le ciel s’assombrit d’un coup, on croirait qu’un commutateur a été tourné, et il se met à pleuvoir. Une lampe de bureau est allumée et prête aux paroles échangées un petit air intime de confidence. Au commencement … 
Quand Otto ferme la porte de l’Agence L’Au-delà, il pleure comme un agneau et ses cris déchirants poursuivront longtemps la mémoire des infirmiers qui le conduisent au pavillon 21 du Bedlam Asylum, dans l’Est de Londres. Il est vrai qu’il a dû boire pas mal de gin anglais au Noilly Pratt et à l’Angostura avec les olives. Puis il suppose que son client l’a floué et que cette histoire de Création n’a pas ça de vrai, bien sûr.
Il faudrait n’avoir jamais vécu, dit-il à nos chasseurs de têtes venus le chercher en blouse blanche, un stéthoscope aux oreilles.


 


 
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