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Publié par Michel Castanier

roman littérature récit
Balthus

 

12

 

 

– Il invente, vous a dit Éliane. Son grand amour ! Il l’invente ! Cet homme n’est pas capable d’aimer. 

Vous n’en êtes pas si sûr. Vous croyez comprendre qu’il se cache et ce qu’il cache et qui vous amuse, vaguement flatté. D’ailleurs, Julien passe la tête par l’entrebâillement de la porte.

– Tu n’as personne ? 

Il le sait fort bien et vous étonne par d’avoir pris cette pré­cau­tion. Avant qu’il se soit défait de son manteau, il a ce geste improbable : il vous serre la main.

C’est si peu dans vos habitudes – cette paume chaude inexplicable­ment dans votre main – que la gêne d’une inti­mité sur­prise est demeu­rée en­tê­tante, alors que Julien, après une pe­tite toux offi­cielle, est enfin assis, consi­dérant avec indéci­sion le verre de whisky déjà à sa portée, se condui­sant – dé­sormais vous en êtes certain – en hôte perplexe, humble, inti­midé.

– En fait, il n’y a jamais personne. 

Cette remarque pourtant distraite semble aggra­ver son embarras. Il manifeste une véritable conster­nation, la bou­che à demi ouverte, et, comme ses doigts tremblent trop, il doit déposer son verre sur le bureau, avant que vous ayez pu pla­cer un buvard dessous.

Vous essuyez l’auréole du bout d’un mou­choir de pa­pier avec autant de soins que vous ten­tez de ré­duire l’inquiétude de Julien, justifiant vague­ment la si­tuation – « Nous sommes trop de médecins sur Jouy-les-Gonesses » – estompant – « Mais je te rembourse­rai, bien sûr » – absor­bant – « As-tu vu Éliane, au­jourd’hui ? » 

Julien a porté à l’horizontale sa main tendue, pour l’examiner avec une sorte d’objectivité ou d’ennui, et, comme conclusion, il lui suffit d’en exa­gérer le tremblement pour faire valoir que votre dette (il a dû à nouveau vous ai­der à la Pentecôte) est le der­nier de ses sou­cis.

Il contraint enfin l’agitation de ses doigts entre ses cuisses, et, comme il est pour une fois sur le bord du fauteuil à peine posé, les genoux resserrés et les chevilles bi­zar­re­ment écartées, sa posture humble et frileuse vous rap­pelle ces nuits chez votre mère et les conver­sations en pyjama dans votre chambre, où, déjà, l’œil perdu, assis entre vos lits, ses ge­noux contre les vôtres, fragile et extravagant, il con­fiait ces peurs qui l’écrasaient et vous em­pêchaient de dor­mir.

Il a alors cette même fixité de la pupille, au­jourd’hui plus délibérée, un peu trop spectaculaire.

 

________

 

 

Sans doute chacune de ses visites aura été cet essai médité, déçu, re­mis – et peut-être le seul témoi­gnage de l’affection qu’il a eue pour vous. Il ne cède d’abord qu’assez peu, éton­nam­ment peu, dans une première allusion, pour se refuser de nouveau à la nommer : un effleurement. Il ne vous a pas habi­tué à beaucoup de précaution ora­toire, et des considéra­tions attendries et mièvres qu’il vous oppose, de la préciosité dans ses pre­mières descriptions, des scru­pu­les, des réticen­ces qu’il for­mule avec une douceur qui pou­rrait être de l’hostilité – vous déconcertent.

S’il s’explique un peu, c’est avec ce mé­lange d’humour et d’emphase qui lui est coutumier.

– Si mon aimée s’intéressait aux papillons, cher Gabriel, je connaîtrais des extases à me décrire un ocelle, car, en décrivant une aile je ne dé­crirais rien d’autre que mon aimée.

Vous cherchez qui, dans votre entourage, à Paris comme à Jouy-les-Gonesses, aurait ce goût pour les papil­lons – et peu à peu l’Aimée prend l’aspect badin d’un vieux petit savant avec une bar­biche blanche, qui agite dans les airs un filet conique.

Vous le voyez porter plusieurs fois la main à son cœur, mais ce n’est plus pour accompa­gner d’un chatoie­ment sup­plémen­taire ses développem­ents ly­riques : il a des palpita­tions. Vous le con­viez à se re­poser.

Il s’y refuse. Il reprend du scotch, qu’il boit avi­de­ment ; repose le verre à tâtons. Vous ne lui con­nais­sez pas ce sourire à peine discer­na­ble, comme in­quiet de lui-même, qui va par la suite, verre après verre, s’affirmer et jouer en éclats colo­rés à la surface de son vi­sage qu’infuse invariablement une songe­rie satis­faite.

 

 

[à suivre]

 

 

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