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Publié par Michel Castanier

roman littérature récit
Leszek Bujnowsk

 

13

 

 

Il ressort de ses aveux que Julien a splendi­dement improvisé sa conversion dès le seuil de votre ap­partement parisien, quand il fut présenté à Éliane – tant de ju­geote prouvant qu’il voyait loin ou qu’il était de toute éter­nité as­suré de son succès : d’un même élan immédiat il se prête d’être un être moral et d’être fidèle à un trouble presque effrayant.

Mais l’obligation qu’il a eu d’être quelque peu in­formé lui a joué ce si bon tour : insensiblement intrigué par les œuvres théologiques qu’il doit lire pour conforter son men­songe, secoué par les argu­ments qu’il soumet à l’impa­tience d’Éliane (contrainte de subir dans cet homme qui lui plaît un bigot soi-disant soucieux de retenue à l’égard d’une femme mariée), peu à peu revenant os­tensiblement de la messe do­minicale, des vêpres, son mis­sel dans la main, priant pour de vrai, l’air ébahi, content, ému – il s’est con­verti « par la grâce de l’humour di­vin ».

Dès lors, il se répand en chu­chotis ou en gestes con­fus à l’intention de l’ombre derrière votre lampe de travail, et vous en faites autant pour vos fi­ches, bougeant sans fin vos stylos, votre or­donnancier – votre attention com­mune, soute­nue, studieuse, bé­néficiant du recueillement de sa confession, de sa dévotion pour le souvenir de ses bon­heurs et de la con­trainte où vous êtes, à l’affût, af­folé, d’apprendre à quel point le mal s’est pro­pagé.

 

________

 

 

– Enfin, elle est là ! Je me dresse, solide sur mes jambes écartées. Andréa s’envole à ma poitrine dans un tour­noiement que j’accompagne, dé­veloppe, amplifie : bras de ma­nège extatique ! 

Il semble vouloir encore échapper à cet étour­disse­ment, car il se lève précipitamment, sans trop de rai­son appa­rente.

La giration jubilante dure après qu’il ait re­posé votre fille : ses pieds si peu affermis le dépor­tent, il rit, il dit : Andréa, tu me donnes le vertige. 

– Je sais que les mots les plus anodins entre nous, comme nos gestes, bénéfi­cient d’un sens supplémentaire, privé, éclairé – une dimen­sion bien­heureuse où nous vivons lu­mineusement parmi vos ombres. La dis­tance où ensemble nous bougeons n’en est pas une, nous évoluons l’un par rapport à l’autre, nous dan­sons. Il m’est arrivé de fermer les yeux près d’elle et de l’imaginer ;  quand je la regarde à nouveau, elle s’est dépla­cée où je l’atten­dais, et même, elle a eu ce geste que j’ai prévu pour croi­ser les doigts, et qui m’émeut tant par sa di­gnité cocasse, elle a ce faible sourire, tête basse, que j’ai de­viné avec une certi­tude heureuse, nous nous regardons si peu, nous parlons en détournant le front un petit peu, en le baissant, nous entrete­nant avec une tendresse secrète, drôle, fière ! Mais si je la touche – j’effleure sa joue, j’appuie de la paume sur son épaule… C’est alors une chaude confir­mation, sa joue, son épaule, la tiède pulsation de son corps vont bien à ma main, à mes bras, qui en sont la destination juste, l’exact accom­plissement. 

Une gaieté effrayée vibre dans ses regards ins­tables, dans sa voix qui parfois se désaccorde.

 

 

[à suivre]

 

 

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