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Publié par Michel Castanier

roman littérature récit

 

 

 

 

Il interprète sans doute favorablement votre geste d’allumer un cigare, récu­péré dans une agitation distraite au fond d’un tiroir – tout occupé que vous êtes à soutenir votre en­du­rance, à consoli­der votre courage – car il se res­saisit, se re­lance, re­trou­vant dans l’ambiance de la fumée répan­due entre vous une vieille familiarité, une atmosphère en quelque sorte domes­tique.

– Alors que je vous rends visite après votre aménage­ment, s’il y a eu un rayon de soleil par une journée de pluie, Andréa ne peut qu’être dedans, glo­rieuse, allant d’un petit pas plas­tique elle ne sait où, vers moi sans doute : elle accou­rt à moi, élancée, nerveuse, si gracieuse, puis s’ar­rête ; elle fait quelques pas de côté et d’autre sans prendre garde où elle met les pieds. En­fin, elle s’approche entière­ment, sé­rieuse, con­fiante, étonnée. Mon bégonia a fleuri, me dit-elle. 

Julien avoue, content d’avouer, marchant en tous sens dans le ca­bi­net médical sans doute pour éviter votre re­gard, avec une expression con­trainte, stupéfaite, incrédule – où interfèrent d’irrésistibles mimiques de joie qu’il n’adresse qu’à lui-même.

– Ne semble-t-elle pas parler de la jardinière sur le re­bord de sa fe­nêtre ? Nous jouons des mots et du sens, nous sommes Maîtres du sens. Ce sont entre nous au milieu de la place des Carmes – jamais plus in­visibles qu’en étant visi­bles extrême­ment – de ces mysté­rieux entretiens neutres et pué­rils, aussi sub­ti­lement codés que des mes­sages d’espions. Elle a saisi mon cœur. Je suis sans grâce : je n’ai pas autant de bon­heur d’expression. Mon propre visage pen­ché m’est un opa­que obstacle. Elle est joyeuse, cepen­dant, et même excep­tion­nellement ex­citée, et tient sou­dain des pro­pos con­fus, ce qui est rare. D’une main sur son épaule je la reconduis chez vous. Nous ne parlons plus, et c’est à peine si je la touche, cela donne l’impression que nous sommes pen­chés sur notre si­lence satisfait, attentifs et rêveurs…   

Il vous présente un visage ému, grave, com­passé. Cherche-t-il en vous un soutien – comme si le terrible effort de la confession méritait votre concours, de l’encourage­ment, une charité prévenante et désolée ?

– J’ai auprès d’Andréa un droit. Je toque à la croi­sée de sa chambre au rez-de-chaus­sée, elle m’ouvre. Je pas­se, une jambe après l’autre. Comme un pirate ! Je l’ai sur mon ge­nou, délica­te­ment posée. Nous parlons entre nous un chara­bia lou­foque mais qui n’est qu’à nous. Nous avons des aventures dans une île où aucun ex­plorateur n’a jamais débarqué parce que per­sonne n’est par­venu à y croire. Je me penche, souffle sur ses cheveux, sent son par­fum de savon, en somme je l’entretiens d’elle un ins­tant si­len­cieuse­ment. Félicité, notre chaperon, agaçante et char­mante duè­gne de comédie, en­tre vivem­ent. J’ai un geste de dé­sar­roi qui se communique à Andréa, qui court hors de sa cham­bre en frappant le sol de ses semelles, si coupable, si hon­teuse…

Il en a des gloussements de plaisir, heureux d’elle comme de lui-même, absorbé dans l’entreprise équivoque de vous gagner à une certaine solidarité dans son amour pour votre en­fant.

 

 

[à suivre]

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