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Publié par Michel Castanier

roman littérature récit
Vilhelm Hammershei

 

Il regagne le fauteuil où, dans un dernier essai d’indépendance, il s’as­sied sur l’accoudoir, un peu trop non­cha­lant, non sans dé­gager une main de sa poche pour porter à sa bou­che la pleine poi­gnée de calmants qu’il n’a pas eu à ré­clamer, avalant le tout avec le verre de scotch rempli à ras bord que vous lui ten­dez.

– Après les si longues vacances chez leur grand ami Joseph, je suis sans reproches. Assise en ama­zone à sa fe­nê­tre dans un rayon de soleil (ne croirait-on pas qu’elle at­tend mon ar­rivée ?), quand Andréa me dit, comme pour se défen­dre, comme pour se prémunir, avec étonnement, avec réprobat­ion, avec inquié­tude Tu n’as pas arrosé mon bégo­nia, puis-je lui avouer que jamais je n’aurais osé ? … 

Il vous op­pose un geste conciliant, ras­su­rant, protec­teur : il ne dou­te pas d’avoir prêté aux plai­sants échanges, à leur com­portement, à leur menues aven­tures, si modestes, un sens improbable qui l’a rendue heu­reuse, et qui le rédui­sait en cendres…

– Mais j’ai su qu’elle me demandait pardon de son ab­sence, car ses cheveux étaient dénoués. Je lui ai baisé la main et dis comme elle était jolie. Quelle émo­tion ! Quelle émo­tion ! lui ai-je dit, et je me suis enfui – car je n’avais pas le courage de demeurer plus long­temps près d’elle : m’accouder à la fenêtre ? Pieds croisés, une main sur la hanche ? L’air mi­litaire d’un hus­sard comblé ? Pourquoi, au nom de Dieu, était-elle là, surexposée, à mon passage ? … 

À la fenêtre du balcon où il s’est posté, vrai­sembla­ble­ment pour vous tourner le dos, ses épaules semblent s’agrandir alors qu’il murmure.

– J’ai cru que je n’y résisterai plus… Et c’est à Dieu que je n’ai plus résisté.

Sans doute est-ce une idée qui lui plaît, qui fait va­loir sa force d’âme, car il la répète avec une sorte de contentement, un souci de complicité amu­sée, re­ga­gnant à tâtons le bureau, puis son siège, comme si une ombre cou­vrait ses yeux.

Vous ne croyez pas à sa conversion : elle est le pré­texte si­nueux de cette exhibition maladive qui le fai­t pleurer de joie et d’énervement, dans une confu­sion qu’augmente son état physique, marchant de nouveau en long, en large, des ex­plosions de san­glots dans la voix, pour donner des exem­ples de son con­tact exalté avec votre fille.

– Nous nous tenons dans la solitude d’une après-midi plu­vieuse où l’eau oubliée dans la bai­gnoire est froide, grise et savonneuse, où le lait s’est figé aux parois de la casserole sur la cuisinière, où une brioche mordillée traîne dans le beur­rier – sorte de cuisine suspendue dans le temps, absence mi­racu­leuse au monde … Elle m’est, tiède et mouillée en peignoir de bain, à califourchon sur la taille, elle me becquette au cou, pousse du doigt ma che­mise en­trouverte, pose sa bouche sur ma poitrine nue, ap­puie, longtemps, avec ap­plication, avec at­tention, comme si elle embrassait mon cœur – elle écarte ses lèvres, inquiète, si peu as­su­rée : Nous avons un secret, n’est-ce  pas ?… 

Il rit, fier et un peu triste.

Aussitôt après il lui échappe un geste de protection, un instant ses doigts bou­geant en l’air devant vous, un furtif frottement de l’air, les doigts effaçant, agiles et vifs. Il croit bon de préci­ser que c’est un secret peut-être pour elle-même. Sait-elle bien ce qu’elle dit ? Mais c’est ce qu’elle lui dit : il y a un secret entre nous. Il a de nouveau ce drôle de petit rire triste…

– Et j’ai eu ce souci de ne pas la trahir – la tra­hir à elle-même ! 

Il vous tend les mains, qu’il vous présente, paumes ou­vertes, en signe d’alliance : il vous remet sa faiblesse, ef­frayé, contrit, émerveillé de se justi­fier par son amour, cet amour même dont il prétend qu’il a rendu l’enfant à Dieu…

 

 

[à suivre]

 

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