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Publié par Michel Castanier

roman littérature récit
Hengki Koentjoro

 

 

Elle est si menue, si confiante, mon ami ! Elle est un évé­ne­ment – une chance fragile – mon petit messie per­son­nel, tendrement incarné – mon Jésus de poche. J’ai pour cette en­fant qui n’est pas mon en­fant une émotion grande, exacte, parfaite, pour son parfait mystère ! Ah ! Ce jour où la fenêtre est à nou­veau ouverte sur le prin­temps ! J’ai reconnu l’odeur de sa chambre, le parfum de son hi­ver. Elle change, Gabriel ! Ses jambes ont gran­di. Elle a même une jupe courte où les tuyaux de ses jambes sont à nu. Elle présente au monde – à ma souffrance – l’intérieur de ses ge­noux. Elle ose mainte­nant ouvrir les longs che­veux noirs qu’elle m'a cachés dans des liens sévères, des torsions, des re­plis austères qui avaient forme de nattes, de chi­gnon ou de queue de cheval – où sa sensualité faisait retraite comme une nonne dans les ban­deaux, les cordes et les couettes … 

 

Vous mar­chez à votre tour à travers la salle d’attente, ga­gné par sa ner­vosité, incapable à présent de garder une dis­tance médicale, parfois le dépas­sant, par­fois le croisant, vos épaules s’affrontant, vos re­gards se fuyant. Le coin de sa bouche est depuis peu régulière­ment at­teint de spasmes muscu­laires qui al­tèrent son élo­cution.

 

Il est si facile de manipuler un enfant … Ce qui m’émerveille est qu’elle est. Et je suis heu­reux ainsi. Elle est, même si je n’ai plus depuis peu la force ex­travagante de l’approcher – cette belle vail­lance ! Non que j’aie peur du gros bâton, de la po­lice, de vos lois, mais ce ne serait pas juste de mal ai­mer Andréa. Ce se­rait ne pas aimer. Je ne veux pas d’une petite fille morte… 

 

Ex­pulsé par votre réserve farouche de cette exaltation, de cet infantilisme, il se replie un instant, déconcerté, stupide, son vi­sage, de plus en plus amolli par l’alcool et les médi­ca­ments, s’écartant de la lampe, regagnant l’ombre.

 

Il se ressaisit enfin et veut redonner à ses propos toute leur objectivité, pour évoquer un changement capital, car il semble croire qu’avec sa conversion le centre de gravité en lui s’est légèrement déplacé : il est un autre homme.

Comme pour accompagner sa pensée d’une fa­çon que vous avez d’abord cru odieusement humo­ristique – il cède sur ces mots, son énergie ne le por­tant plus, son arrogance dé­faite, les jambes s’affaissant, et il s’assoie progressive­ment sur le sol où il se tapit, où il tire vivement de leur boîte une nou­velle poignée de comprimés pour la porter à sa bou­che, le visage agité de crispations, les doigts cou­vrant ses lèvres dans un geste de stu­pé­faction, sans prendre la peine de se ser­vir du scotch qu’aussitôt vous lui apportez.

 

 

[à suivre]

 

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