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Publié par Michel Castanier

roman littérature récit
Dragan Bibin

 

 

Il remue sur lui-même, minutieusement, in­ter­minablement ; remis de­bout avec votre aide, flageo­lant sur ses mollets, il ne vous cache pas dans un mur­mure qu’il a mal, une vive douleur qui monte de sa poitrine à sa mâ­choire, et une sensation d’oppression, qu’il exprime par de brèves expul­sions d’air.

– C’est le cœur, naturellement – ce cœur para­doxal, vous dit-il avec ce sourire léger que vos filles ai­ment.

Ce sera l'ultime geste social de ressai­sissement – où se re­constitue un instant encore l’ami insou­cieux et mondain qu’il a été. Vous identifiez sans peine ses symptômes. Cepen­dant, la santé n’est-elle pas pour lui un acte de foi ? Vous aidez à sortir de votre bureau cet homme qui tient la reli­gion pour une thérapeu­tique, son corps tout en­tier trem­blant contre vous.

– Ce n‘est rien, dites-vous.

Se méprenant, plein de gratitude, il veut vous ser­rer dans ses bras, tou­chant votre épaule, votre joue, balbu­tiant, d’une émotivité qui vous répugne.

Tu comprends tout, Gabriel. Ta bonne présence elle-même, cher père, grâce à elle m’émerveille...

 

________

 

 

Parfois, des vélos silencieux et lents passent sous les marronniers en­dormis que veillent les globes laiteux des réverbères.

Le cabinet médical som­nole autour de vous et dans cette semi-conscience qui précède le rêve et ses pensées dispersées vous écoutez la porte qui se ferme dans votre dos, les pas de Julien le long du couloir, la chute dans l’escalier, un cliquetis maladroit à la serrure de l’entrée.

Vous ne distinguez, à travers la végétation obscure sous votre fenêtre, que la haute vé­randa de l’hôtel particulier de votre ami, sorte de miroir pâle tant de fois aperçu depuis votre salle d’attente, reflétant votre silhouette comme en sus­pension au-dessus des marronniers de la place.

Un nuage, rougi par un ultime rayon de soleil, glisse dans le reflet des vitres fermées. Voici qu’un peu de pluie se met à grelotter dans votre jardin. Vous entendez un ronronnement de chat, et la petite lumière d’une moto éclaire successive­ment le seuil de votre pavillon, la fontaine, les réverbères élégants, le banc de pierre, Julien qui titu­be par la place, et la lumière s’éteint au fond de l’alignement des maisons basses, du côté du bois municipal où le lac est opaque et réfléchit le ciel à la façon d’une prunelle.

Avant d’entrer chez lui, le front ap­puyé contre un marronnier en fleurs, votre voisin tape le tronc du poing, longue­ment, comme quelqu’un qui rit, ou qui souf­fre ; puis, s’affaiblissant, il se traîne à genoux, s’ef­fon­dre, se tortille sur les premières marches sans pouvoir passer le seuil de son hôtel particulier où il est re­trouvé mort au petit ma­tin.

 

 

 

[à suivre]

 

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