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Publié par Michel Castanier

roman littérature récit

 

 

 

14

 

 

Vous avez à présent devant vous (ces objets pré­cieux étaient puérile­ment cachés au sommet d’une armoire à linge) les photographies, le magné­tophone et ces enregis­trements singuliers de leurs en­tretiens chuchotés, ces si­lences, ce crime, le masque de fer dont Andréa n’avait plus be­soin, leur corres­pondance  : des mes­sages amusants, légers, astucieux que Julien intro­duisait d’une main émue dans votre boîte aux lettres, ou des figures géo­métriques que lui adres­sait Andréa – dans des enveloppes collées par sa salive, si habi­lement faites, si minutieusement coloriées.

– De gran­des ro­sa­ces énigmati­ques comme son cœur où je mesu­re à sa pa­tience le temps qu’elle me con­sa­cre, vous avait dit cet ami qui agissait dans les inters­ti­ces de votre vie paisible.

Vous avez détruit le la­bora­toire pho­togra­phi­que, le magnétophone, vous détruirez l’appareil den­taire, qu’on croyait perdu, vous brûle­rez les lettres.

 

________

 

 

Éliane, après avoir jeté avec désinvolture une poi­gnée de gravillons de votre jardin sur le cercueil, vous a con­fié :

– J’ai toujours su qu’à défaut de toi sa petite sœur protégerait notre fille contre elle-même. 

La maison d’en face a été vendue à un couple de riches re­trai­tés. Après l’enterrement de Julien, que vous avez tous sui­vis, Andréa a été bien malade. Elle n’a plus voulu bou­ger de son lit et s’y est tenue quelques jours recroque­vil­lée, son petit visage tourné vers le mur.

 

________

 

 

Votre épouse aime aujourd’hui encore guider au bois ses enfants qui complètent avec conscience et gravité leur her­bier, ou rapportent, pour la prépara­tion de leurs confitures, des fraises, des prunes et des myrtilles qui sont longtemps ac­cueillies sur du linge et dans des paniers d’osier à même les dalles du salon, alentours du violoncelle, au pied des chevalets des par­titions.

Vous devez à Julien ce bonheur où sans doute vous fi­ni­rez vos jours.

Vous êtes allé sur le balcon voir l’arrivée d’un nouvel hiver. Il y a en­core de la verdure dans le petit pota­ger, quelques ro­ses. Le vent se lève, dé­plaçant des choses jusqu’alors in­vi­sibles, et des fils de fer cla­quent excessi­vement contre les murs de l’atelier. Andréa vous regarde à tra­vers la claie de vigne vierge au fond du jardin.

Vous ne distinguez qu’un lointain frémissement de la treille où ses yeux ont la moirure luisante de grains de rai­sin.     

 

[fin]

 

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