L’Hypothèse impossible V Comme si – 25

Publié le par Michel Castanier

conte fantastique
d’Eduardo Arroyo

 

 

Le Visiteur

 

Quelques mètres en-dessous de la porte que j’avais arrachée de ses gonds, après un esca­lier de bois grossier, nous étions en­trés dans une vaste souterrain.

« Cest le Palais des Fêtes nocturnes », chuchota mon guide, un peu nerveux.

Des salles de terre se compli­quaient dintersections obs­cures à peine éclai­rées par des torches médié­vales, flambant dans leur courroie de fer. Elles éclai­raient les lieux de place en place : des kilo­mètres de cou­loirs que nous lon­gions, apparte­ments se­crets, ga­le­ries sans fin, ar­mures dorées, malles pro­fondes comme des songes, vases sumé­riens, singes em­pail­lés, anges de marbre, sphinges aveugles, gueules de lion, cou­ronnes dépines, sabres dabordage, bustes dHercule, plumes de paon – une rêverie d’antiquaire.

 

Les parois de ces chambres souterraines étaient soute­nues par dépais bar­deaux ou étayées de pierres usées et le pla­fond (sans doute la pe­louse du parc) consolidé de place en place par des poutres en forme de croix de Saint-André. Nous avons traversé une vaste salle où se trouvaient des écor­chés de plâtre, des che­valets, des ta­bleaux paysagers, des études à l’encre de chine, des ébau­ches de corps nus, des fla­cons de téré­benthine, godets, pinceaux. Un atelier de peintre. Nos pas peuplaient déchos les voûtes.

 

Je n’avais pas de rai­son par­ticu­lière de choisir un itinéraire. Je savais qu’il y avait peu de chance de re­trouver la porte par la­quelle nous étions en­trés et nen voyais dailleurs pas lavantage. Quand j’entendais un pe­tit sau­tille­ment décliner dans une gale­rie, je suivais : mon guide dé­ci­dait pour moi, selon son rôle. De­puis peu, quelque chose agissait sur mon es­prit comme avec la mo­lette dun vieux tran­sis­tor qu’un doigt dé­place dis­trai­tement sur les lon­gueurs donde. J’en­tendais par in­ter­mittence la respi­ration du laby­rinthe. Ces soupirs étaient à peine percep­ti­bles non pas des gémis­se­ments ef­frayants ou lu­gu­bres, plu­tôt de pe­tites pro­testations déso­lées, rési­gnées. Virgile hésitait parfois, il ne de­vait pas être si sûr de ses choix.

« Nous aurions besoin dun plan.

Ce nest pas la peine, me dit-il. Je l’ai en tête. »

Il se tapota le nez du bout de l’index, ce qui ne faisait pas très sé­rieux. Nous sommes passés par une longue crypte où je reconnus la pierre dun Atha­nor, la forge, le soufflet, les balances, lalignement des alam­bics, des cu­pules et des fioles délixir. Le laboratoire d’un alchimiste. Un peu plus loin, une cave aussi spacieuse que larène dun cirque romain tenait plu­tôt de lart forain et du grand ci­me­tière des ma­nèges : orgues de Bar­barie, Nègre de bois avec le large bouton où cogner du poing en plein ventre, loterie avec effi­gie de For­tune grasse et sou­riante, des carrousels de che­vaux à bas­cule aux criniè­res en bois écaillé. Il y avait des marches de mé­tal aux che­vaux cabrés sous le toit octogo­nal du manège, une poignée insé­rée dans le cou, des incrustations de miroirs bi­seautés et des pom­pons aux flancs de chaque ani­mal dans la cavalcade im­mobile …

 

Dans cette autre salle nous avons dû franchir les éléments dis­per­sés dun orchestre. Je reconnaissais les hautbois damour et les clavecins précieux assemblée de statues de bois. Un por­trait de fillette à son demi-violoncelle tenait tout un mur. Les parti­tions n’étaient pas rangées. J’aurais volon­tiers tapé dans un tambourin, mais Virgile était déjà loin.

« Allons, dépêchez-vous, me dit-il. Ça manque d’action par ici. »

 

Dans cette nouvelle salle un grand nombre de volumi­neuses am­phores démail bleu contenaient des buis­sons jaunes de vieux parchemins roulés. Il y avait là des tablet­tes de cire, des secré­taires pro­fonds, une multi­tude dencriers où reposaient tou­tes les cou­leurs du monde. Un pe­tit boudoir capitonné avait la moi­teur d’une récente agitation amoureuse. Pas mal de gra­vures obscènes occupaient les murs. Le scriptorium d’un écrivain. Au che­vet du lit à balda­quin – un mi­roir ovale au plafond – se trouvaient les gra­dins dun bon­heur-du-jour, édi­fice de nacre et dacajou, aux ven­taux ajou­rés. Les jours étaient au­tant dyeux obs­curs et pro­fonds, qui rê­vaient. Le meu­ble, qui croulait sous les manuscrits était gardé par des oi­seaux abo­mi­nables dra­pés dans leurs ailes de bois comme par une cape. Virgile, à cet instant, leva le doigt vers la voûte.

« Nous sommes à peu près sous le com­mand-car de la gen­darmerie. »

Je ne lui demandai même pas comment il se situait.

 

 

[à suivre]

 

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