L’Hypothèse impossible VI Illogistiques des fêtes de la nuit – 29
Grethel et Grincheux
Quelque chose siffla, ou chuinta, en tout cas c’était bizarre comme son, et très pénible, ce qui se voulait pourtant un sifflotement joyeux ou un rire dans une ombre rouge qui se dressa sous une des fenêtres, le haut du corps dans l’ombre, éclairée en partie par la lumière de la cour.
Une odeur de peinture fraîche précédait le petit Chaperon rouge. Elle avait sa grande pèlerine de laine et son panier d’osier bien rempli sous le bras. Grethel et Grincheux entrevoyaient à peine dans l’ovale de ce capuchon encore humide un petit visage très sérieux et un embrouillamini de cheveux blonds sur de grands yeux gais.
Elle devait participer au bal masqué. Grincheux connaissait ses classiques.
– Le petit… ?
– Non. Je ne suis pas le petit Chaperon rouge.
Mais elle avait un peu grossi et n’avait trouvé rien d’autre à se mettre. On ne la crut pas.
– Bon. J’ai d’abord une belle histoire à vous raconter.
– On en veut pas, dit Grincheux, logé sous un des lits du dortoir avec Grethel qu’il avait poussée dessous : la vie en quartier sensible lui avait appris à se méfier de tout.
– Vous écouterez quand même. Vous voulez savoir (elle désigna l’asile par les fenêtres) pourquoi toutes ces nobles dames et leurs seigneurs dorment ?
– Ah ça oui, c’est humiliant tout de même quand on a fait exactement ce qu’on avait à faire et que rien ne répond à votre attente, dit Grethel, le visage surgi de sous le lit. Pas un applaudissement ! C’est une réalité cruelle pour une fille consciencieuse. Le public n’est plus ce qu’il était. Que fait donc la régie ?
Grincheux lui tapa sur la tête pour la faire taire.
Gribouille s’assit sur le lit qui fléchit sous son poids. Grincheux fusa au niveau du sol. Elle le rattrapa par le fond du pantalon et lui expliqua la situation.
– Quand ils étaient enfants, raconta le petit Chaperon rouge, ces seigneurs ont trouvé une jeune fille debout devant leur couche, et qui te ressemblait un peu, toi, la grande conne, si ce n’est qu’elle avait sur la bouche un gros masque de fer qui lui griffait la peau. La créature a demandé en pleurant qu’on le lui ôte et ces riches seigneurs, qui étaient très bons, ont bien voulu. Ce qui était en dessous n’était pas bien beau. Elle les a piqués. Elle avait des dents aiguës comme des aiguilles. Et depuis ce temps ces châtelains dorment.
– C’est possible de dormir debout ? Vraiment ? dit Grincheux, qui avait sorti la tête.
– Pourquoi ?
– Parce ce que c’est une histoire à dormir debout !
– C’est que je sais pas bien raconter. Suis sensible et cette fille, c’était moi. Par contre, je peins très très bien. Et il y a autre chose. Vous êtes en danger. En très grand danger. Vous êtes dans la Maison de l'Ogre.
– Pfff. Ca n'existe pas. T’ nulle pour les histoires.
– D’accord.
Le petit Chaperon rouge examina Grincheux, le menton dans les mains, attentive, l’air extrêmement sérieuse, avec ce regard si curieusement ébloui dans l’ombre du capuchon.
– Le pauvre… L’es tout noir.
Elle bascula soudain la tête entre ses mollets, considéra tour à tour sa propre peau blanche et le visage laiteux de Grethel, blottie sous le lit, puis, se redressant, celui de son petit protégé, la sorte de troll bizarre qui n’avait pas lieu d’être dans son Paysage et devait venir du sombre pays d’Outrelieu.
– Je vais faire quelque chose pour vous.
Elle hésita entre ses cartouches et finalement choisit la capsule rose, arma le pistolet à peinture, appuya sur la détente.
– Ce sera mieux ainsi. Bien mieux.
[à suivre]