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Publié par Michel Castanier

conte fantastique
[d’Anne Françoise Couloumy]

 

 

7

Dans la sombre forêt des hypothèses

 

Le Visiteur

 

Un brouillard glacé mouillait les fenêtres et se givrait rapidem­ent aux vi­tres gril­la­gées du Pavillon des ma­ladies conta­gieuses où nous nous étions réfugiés. Je chuchotai dans le cou de mon guide comme si j’allais lui poser un baiser.

« Comment peut-il faire si froid en plein été ?

Vous voyez que ce n’était pas si idiot de parler du temps qu’il fait ! »

Je le laissai en plein accord avec lui-même, très au chaud dans son épou­vantable pardessus jaune, et consi­dérai un as­pect de notre situation autrement plus inquiétant. Je ne suis pas de ceux qui s’affolent facilement et dédui­sent toutes sortes de complots de la présence au pied de leur lit, en pleine nuit, d’un homme avec une machette à la main et un passe-montagne tiré sur le nez. Il y avait tout de même plus sub­til comme pro­blème : le sol de la salle avait été lavé à grandes eaux, les cou­ver­tures et les draps ten­dus au cor­deau contre les som­miers.

« Le dortoir, qui devrait être à l’abandon, est bien trop propre.

Ce n’est pas bête, dit le guide.

Je vous remercie, dis-je, un peu sec.

On le dirait récemment occupé. Ou qu’il va l’être … Pas un grain de poussière. Et remarquez comme la végéta­tion dans la cour s’est résorbée. L’asile serait-il en train de se restau­rer ? »

Notre ré­pit pensif dura peu. Deux orphelins arrivèrent en trombe dans l’escalier du dortoir où nous étions montés nous cacher. Ils n’eurent pas l’air très heu­reux de nous re­trouver au détour d’une ga­lerie. Bousculant la porte-fenêtre, ils tra­versèrent d’un coup l’infir­merie, en me marchant sur les pieds, et dans leur élan se co­gnèrent au mur du fond.

 

Pour sa part, mon guide fit mine de les fuir, mais je retins cet histrion par le pan de son fichu par­dessus.

« Faut assumer, mon vieux.

C’est bien à un irresponsable de dire ça !

Moi, irresponsable ! ... Un peu. »

J’avais failli basculer dans des souvenirs que je ne me connaissais pas, une autre vie ? et me retins à temps. C’était tout de même curieux, cette sorte d’ab­sence – cette perte de tout arrière-plan mémoriel chez moi. Et bien plus étrange de s’en apercevoir si tard…

 « Ce n’est pas raisonnable », estimait Prof en pleu­rant, et l’autre nain, que je ne connaissais pas, et qui en était d’accord, pour se cal­mer tapa de son front ce même mur à plusieurs reprises, ce qui produisit un bruit ex­trêmement pé­nible. 

« J’ai retrouvé Simplet », dit Prof, à travers ses larmes.

Je courus à ce Simplet, l’attrapai par le col et l’écartai du mur afin de le re­mettre à mon guide.

« Faites quelque chose !

Je ne peux pas être partout. Lâchez-moi un peu.

Comment ça, vous lâcher ? Qui suit l’autre ? »

Virgile était ostensiblement dédaigneux et ne m’accorda au­cune at­tention alors qu’il regardait de biais par une des fe­nêtres. Le pe­tit homme jaune avait un don indéniable pour être partout où j’étais, mais n’y être jamais tout à fait, ou faire comme s’il n’y était pas, quand j’avais un souci – ce dont je lui fis part.

« En quoi l’état de ce crétin des Alpes vous concerne ? me dit-il. Re­mettez-lui sa grenouillère et qu’on n’en parle plus ! 

Je me fous éperdument de ce gosse ! Je veux seulement qu’il cesse de faire du bruit avec sa tête ! Il va nous faire remarq­uer ! »

Les deux orphelins nous observaient, l’air amer, bras croisés.

On se ressaisit et on se mit à chuchoter.

« Ce que nous avons vu est horrible, nous dit Prof. Imagi­nez…

Ne dites rien, les gamins. Nous n’avons aucune imaginat­ion. C’est mieux ainsi. 

Bon. »

 

 

[à suivre]

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