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Publié par Michel Castanier

conte fantastique
[Auteur non identifié]

 

Le Visiteur

 

 

Le nommé Simplet n’était pas très à laise, le vi­sage renfro­gné en mode pe­tit poing, et il se tourna vers nous d’un air de reproche, comme si nous étions coupables de quoi que ce soit. 

« Je materai tout ce qui t’embête ! » lui dit Prof pour le rassu­rer.

Ses grosses lunettes à double foyer et sa grande barbe blanche lui donnaient lair dun in­tellectuel charismatique. Or, sans qu’on lui ait rien demandé, Prof nous confia qu’il au­rait préféré être boxeur, comme tous les intellectuels.

Sautil­lant, lan­çant des up­percuts dans le vide et pro­met­tant dagir contre tout ce qui sen prendra à son grand copain Simplet, très ex­cité, il parla de pa­ta­tes. De pa­tates qu’il avait re­çues. De pa­tates qu’il avait ren­dues. De patates qu’il avait voulu don­ner. Ou qu’il allait donner. Il aimait les pa­tates. Il si­mula une grosse bagarre qui tournoya à tra­vers la salle et se termina dans un des lits de l’infirmerie où il éclata en san­glots, lintel­lectuel. Sa barbe blanche s’était décrochée et laissait voir son pauvre petit visage tout nu.

« Cest à cause du nœud, chuchota-t-il enfin. »

 

A quatre pattes contre un carreau pâli par la lune, il s’était ressaisi et consi­dérait les gens endor­mis dans la brume.

« Sans doute, Prof, dit Virgile, soudain vivement inté­ressé, mais quel  nœud ? 

Le nœud temporel.

Admettons. Mais c’est un peu convenu, non ? »

À bien y réfléchir, Prof, ainsi qu’il lexpliqua, imagi­nait être passé par une désorganisa­tion de lespace et du temps…

« Cest possible, Prof, mais décevant… » 

 

Selon Prof, en file indienne au détour dun fourré dans le bois, cherchant à retrouver le château où se tenait le bal masqué, les orphelins s’étaient faufilés par ce chas daiguille : une faille tempo­relle, in­visible de­puis des millénaires logée sous un caillou que le pe­tit Poucet aura ajouté à son butin dans sa maigre sa­coche en peau dâne, pour re­trouver le che­min du re­tour.

« C’est un peu facile, il me semble, dit mon guide, vague­ment désap­pointé… D’abord, cela ne tient pas compte de nous. Ensuite, si ce garçon était derrière votre colonne, com­ment se­riez-vous passés par cet emplacement ? A moins d’être de retour, juste­ment, et l’un derrière l’autre, ce qui n’a jamais été le cas, non ? Donc, ce caillou serait-il lui-même ce nœud ? ... »

Mais Prof, absorbé dans son récit, écoutait peu les objec­tions raisonnables.  Il avait visiblement beaucoup lu mais il avait tort : je ne m’y connais pas beaucoup, mais à mon sens, une bonne intrigue doit mener l’attention par le bout du nez avec la plus minutieuse co­hérence dans les moindres détails.

« En effet, dit Virgile qui m’approuva avec un petit sou­rire des plus éner­vants (comment ce fumiste avait-t-il connais­sance de ce que je pensais – ou pas ?). Vous devriez écrire, mon gros. Si l’intrigue n’y par­vient pas, le nez se ré­volte de cette pres­sion qui n’est plus qu’incongrue. »

 

Laissons notre Critique avisé à ses élucubrations. Prof devait avoir un be­soin mystérieux de tout com­prendre… Il poursuivait son analyse très person­nelle de la situa­tion.

« Si le temps était un nœud de Moebius, cela expliquerait que nous soyons revenus en arrière : à une époque où cet asile fonctionnait.

Mais pourquoi les fous et leurs infirmiers dormi­raient-ils ? dit Virgile.

Une fée les a endormis. Nous vivons dans leurs rêves ! Parmi les figures et dans les paysages de leurs rêves !

Pas mal, fiston, pas si mal, seulement que vient faire une fée là-dedans ?

Il reste à le découvrir !

On s’égare ! On s’égare !

Cette fée elle-même pourrait vivre dans l’imagination de l’auteur d’un si beau et si complexe ré­cit ! N’être encore qu’une possibilité ! Que comprendre pour l’instant de ses intentions ? Les connaît-il lui-même ? »

Virgile toussota, l’air mystérieusement gêné.

 

 

 [à suivre]

 

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