L’Hypothèse impossible VII Dans la sombre forêt des hypothèses – 4
Simplet agonisait. Prof gémit, le visage dans ses mains. Je soulevais les épaules et respirai profondément. Un de sauvé !
J’en étais là de ce calcul amer quand, sorti dans la cour, devant l’infirmerie, je m’aperçus que Prof n’était déjà plus des nôtres, ce qui n’était pas un mal, ce petit raisonneur me fatiguait. Mon guide était encore dans son platane, si bien que j’eus sans doute l’air de parler à l’arbre dans un élan mystique.
« Allez-y ! Laissez-vous être. Dites-le comme vous le sentez. Péteux, hein ?
– N’employez pas des expressions aussi usées, de grâce !
– De grâce ? Mais d’où sortez-vous, vous-même ? De quel siècle ? »
Il sauta au sol, répara le désordre de sa coiffure, épata les épaules, mais, comme il constatait n’avoir rien de spécial à dire sur ce qu’est un vocabulaire soutenu, nous sommes repartis d’un bon pas à la recherche d’une solution à notre problème : sortir de cet asile – ou du Paysage qu’avait colorié cette folle.
« Ils ne nous entendent pas ! dit Prof, en considérant un groupe de personnes, ceux-là en tenue de soirée, endormis dans un buisson de fougères, les yeux grands ouverts.
Les étranges dormeurs n’étaient d’aucun recours : rien ne les délivrait de leur torpeur, ni les cris dans les oreilles ni les coups.
« Ils ne veulent pas nous entendre !
– Ils ne peuvent pas…
– Je veux sortir ! Sortir ! Sortir ! »
Nous n’aurions pas dû nous disputer, car un être qui ne dormait pas, lui, attiré par le bruit, arrivait dans la cour 3.
Cet homme, un parasol en peau de bête au-dessus de sa tête, enfoncée dans le plus étrange des bonnets de chèvre qui soit, apparut sous la voûte d’une galerie, du côté de l’atelier de couture. Il avait sur l’épaule un perroquet empaillé et sur le dos une corbeille en osier où tenait peut-être l’essentiel de son bagage (la crosse d’un mousquet était visible). Il était singulièrement habillé – en fait, on aurait cru un épouvantail plutôt qu’un être vivant – d’une casaque ravaudée sans doute dans plusieurs pièces de vêtements et il portait sur les jambes un caleçon taillé dans des chemises blanches à rayures bleues. Ce qu’il avait aux pieds – des sortes de brodequins lacés aux mollets – n’était pas non plus des plus élégants mais devait être extrêmement pratique si on fréquentait une île du Pacifique. Je voyais déjà à qui j’avais affaire. À l’évidence, certains des aliénés avaient dû passer trop de temps à la bibliothèque de l’asile.
Virgile, peu soucieux de se lier avec cet extravagant, se mit à l’abri dans l’atelier de couture d’où il le regarda par une des fenêtres. Une mesure si prudente avait mon accord. Je ne définirai pas l’impression qui était la mienne à cet instant, mon guide semblait la partager : il s’était collé contre moi, le visage enfoui sous mon bras.
« Vous réfléchissez ?
– Exactement. »
[à suivre]