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Publié par Michel Castanier

conte fantastique
[d’Édouard Riou et Alphonse de Neuville]

 

 

La Maison Nogre

 

Céleste – vêtue d’une blouse de protection, de bottes de sé­curité et d’un tablier de cuir rouge – était assise devant une énorme cuve bombée, ses talons calés sur les bar­reaux d’une chaise, les yeux écarquillés, bien sage, sa tronçonneuse à portée de main. Une passe­relle mu­nie de sa ram­barde de protec­tion fai­sait le tour dune sorte de seg­ment amo­vible qui dé­pas­sait en partie du sol par une large trappe.

Le corps énorme du sous-marin ne tenait pas tout entier dans la vaste salle centrale de l’Usine et débordait à l’étage supérieur. Dans la salle inférieure vous n’auriez pu que voir une grande roue mo­trice disposée verti­cale­ment sur le ta­bleau de bord mu­ral et qui sengrenait par ses en­coches à dautres roues ou ron­delles dun diamètre moindre celles-là pa­ral­lèles au sol. L’ensemble du dispositif devait actionner le vaste plateau tour­nant placé sous lhabitacle. A en juger par les pales énormes qui sou­tenaient le sous-marin du capitaine Nemo, il était vrai­sembla­ble­ment po­sé sur le pivot dune énorme hélice à moins de con­sidérer ab­sur­de­ment qu’on ait af­faire au brû­leur dun gigan­tesque cam­ping-gaz.

On appelait l’Usine ce secteur infâme de l’asile. Cousin Broc – immense ingénieur – y avait inventé le sous-marin comme il avait inventé la pieuvre, ou du moins l’avait-il cru : se remémorant les beaux souvenirs d’une jeunesse aventureuse d’anarchiste, son esprit détérioré créait des monstres mécaniques aux moyens formidables mais aux buts dévoyés, dénaturés, partis en vrille. Il réalisa admirablement le combat héroïque avec le Kraken – avec l’aide de la petite Varicelle dans le rôle du célèbre nain Turc, l’automate joueur d’échecs du baron Van Kempelen – mais l’enfant en lui avait tant rêvé la bataille qu’à la vivre il en fut amèrement déçu comme d’une peau de chagrin. Dans le même état d’esprit confus et délirant, là où sa pensée brouillée voulut faire renaître la mémoire du sous-marin qui connut tant d’exploits il conçut un habitacle impressionnant mais dont l’intention s’était perdue et l’usage était devenu insensé.

 

Un groupe d’ogrettes, patientait, bien sages, derrière Céleste.

Je crois que quelquun grince des dents, chuchota Ayatollah.

Cest Céleste, dit Mandibule. La faim, ça lui fait tou­jours cet ef­fet.

Non. Le bruit provient de zette marmite, dit Amandine. A fait peur.

Quelle marmite ?

Zelle-là. Tu es appuyée contre la rampe.

Qu’elle est bête ! C’est pas une marmite !

C'est un sous-marin, dit Sophie dun air savant.

C’est le sous-marin d’oncle Broc.

A jamais pris la mer.

A mieux à faire.

Ayatollah et Mandibule, côte à côte, un gros sac à provi­sions de­vant leurs pieds, obser­vaient la trappe de fonte par où était pas­sé Dormeur. Mandibule cachait de temps à autre son rire der­rière sa manche. Ayatollah gar­dait un vi­sage sé­rieux. Céleste grin­çait. La grosse ma­chine bourdonna : un bruit deau troublée qui montait. Une diode était allumée à lorange. Il y avait une ma­nette que Mandibule tourna à fond, pour voir. Le sous-marin d’oncle Broc trépi­da bientôt sur sa base comme une esso­reuse. Il gonfla ses grosses joues de fer, éructa sa porte bombée qui cla­qua au plafond dans un bruit effroyable. Un petit visage en larmes appa­rut dans lobscurité. Ayatollah repoussa l’orphelin du pied, entra toute la tête dans l’ouverture.

Sont nombreux !

Et la retira, aussitôt remplacée par Amandine.

Za zent bon !

Cest Popa qui va être content !

 

L’eau dans la marmite se mit à vibrer, bruire, glousser, s’épandre en bulles de rires.

Il y avait là des carottes ; des pa­tates ; des navets ; des orphelins ; et, bien ac­croupi dans un peu d’eau, Dormeur ne faisait plus aucun mouvement ; son visage immergé avec plein d’oignons éplu­chés dessus et du persil dans les narines.

Ayatollah ouvrit le sac de provisions, en tira le grand buis­son de thym et les branches de lau­rier qu’elles avaient cueil­lis dans le jar­din d’Hildegarde. Elle les ajouta au bouillon de la daube, jeta d’autres carottes, des navets, pas mal de navets, et des chapelets d’oignons grelots, ouvrit un robinet, attendit un peu, ferma, re­mit en place à laide de Mandibule le lourd cou­vercle, vissa les écrous, recti­fia la posi­tion de la manette.

Y avait pas assez deau, cest pour ça. Tu fais que des bê­tises, Mandibule.

Le sous-marin eut un borborygme,  se calma et ronronna.

 

[à suivre]

 

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