L’Hypothèse impossible VIII Les Chimériques – 17

Publié le par Michel Castanier

conte fantastique
[d’Alfred Kubin]

 

Gertrude

 

La prolifération insensée de la végé­tation s’était résorbée sur toute la zone de l’Unité A. Les lu­mières dorées du réfec­toire don­naient dans la cour où les om­bres de dî­neurs se pro­filaient. De vagues bruits de cui­sine tin­taient comme un effet de mu­si­que acous­tique. Mademoiselle avait jeté par-dessus bord pondération, positivisme et gestion rationnelle des tâches quotidiennes. En un mot, self-contrôle. Ce bel homme devait se cacher là. Il avait dit avoir faim. Faim d’elle, sans doute. La gou­ver­nante mon­ta ré­solument les marches de la can­tine – re­prit sa respi­ra­tion, frotta ses mains, ar­rê­tée à l'entrée de la salle, en pleine lu­mière, comme une star.

Il y eut un silence consterné.

À une table un malade se mit à pleu­rer, puis d’autres, et les infirmières les calmèrent. L’une d’elles suivit le mur pour s’éclipser par une porte laté­rale, s’attarder, re­venir.

Gertrude avait un doute, soudain. Un doute irritant, intolé­rable. Et dès lors, retombant de l’état d’émerveillement inconsidéré où l’avait porté ce bel inconnu, les ré­flexions in­sidieu­ses qui s’ensui­virent n’eurent rien de réjouissant. Un repas ? Dans la nuit ? Un repas dans un asile qui aurait dû être désert ? Un repas de fantômes, oui !

Non.

 

La dé­mangeaison d’être raisonna­ble et de se lais­ser al­ler à croire à cette tran­quil­lité, à ce cours ordi­naire des choses, cette sécurité était une traîtrise ab­solue. C’est là, qu’avec un courage qu’elle ne se soupçon­nait pas, décidée à faire comme si pour s’échapper elle ne savait de quoi, traver­sant la salle de bout en bout, jouant à merveille son rôle de gouvernante, pro­gressant par ta­blées, comme une fausse pièce d’échiquier (quand une co­cotte en pa­pier rem­place la Reine perdue) avan­çant de case en case, où elle s’attardait à discu­ter devant chaque table, à faire semblant selon son rôle, à par­ler toute seule plutôt, car il y avait comme une distance au­tour d’elle quand Made­moiselle s’approchait, un cer­cle de si­lence, de pru­dence, les plus petits se re­culant der­rière les plus grands, la gouvernante su­pervi­sant, tatillonne, pointil­leuse.

Mais nue.

 

De plus en plus consciente d’être nue.

Déjà les bruits de couverts avaient repris, les chuchote­ments in­for­mes, les jeux de coudes, et même quelques ri­res, et puis de plus en plus de rires, comme à la traîne d’un cerf-vo­lant qui s’éleva dans les airs et retomba dans une cata­racte de ri­go­lade.

Et là ce fut soudain plus fort qu’elle : elle était trop nue.

Ils le voyaient. Elle le savait à ce qu’elle avait honte. C’est subtil, la honte. Cela vous chuchote des choses qu’on voudrait bien ne pas entendre, il fau­drait se raisonner, mais son malaise était de beaucoup le plus fort, et en somme elle lui faisait confiance. Al­ler plus loin, plus nue, c’était un pro­jet tout sim­plement af­freux. Il y avait près de l’estrade des marches que Gertrude des­cendit à re­cu­lons, inca­pable de refaire un tour de piste dans le réfec­toire pour en sortir par l’entrée ;  puis, dos tourné, déguer­pis­sant plus bas, toujours plus bas par les escaliers des étages infé­rieurs, comme en chute libre sous l’attraction d’une sorte de gravité intérieure, pro­cé­dant à toute allure, très essoufflée, faisant re­traite par une pe­tite porte que personne n’ouvrait jamais, descen­dant de plu­sieurs ni­veaux dans l’asile, passant, palier après palier,

  par plusieurs pièces désertes

            et peintes de cou­leurs di­verses

                                                             du sol 

                                                                         au

                                                                                pla­fond,

cou­rant par un souter­rain en-dessous des cours jusqu’à une nou­velle porte entrouverte au fond d’un escalier étroit et qui la mè­nerait à l’intérieur du châ­teau, jusqu’à l’Office, son cher foyer, par le Palais des fêtes noc­turnes.

Une pâle lueur éclairait l’entrée voûtée d’une immense salle : le Mu­sée de l’Ima­ginaire.

COUCOU !

ON était là, dans son antre.

ON tendit le bras pour l’attraper et la serra dans sa main.

Elle craqua de partout.

ON la cassait et lui mangeait l’intérieur.

 

 

[à suivre]

 

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