L’Hypothèse impossible VIII Les Chimériques – 17
Gertrude
La prolifération insensée de la végétation s’était résorbée sur toute la zone de l’Unité A. Les lumières dorées du réfectoire donnaient dans la cour où les ombres de dîneurs se profilaient. De vagues bruits de cuisine tintaient comme un effet de musique acoustique. Mademoiselle avait jeté par-dessus bord pondération, positivisme et gestion rationnelle des tâches quotidiennes. En un mot, self-contrôle. Ce bel homme devait se cacher là. Il avait dit avoir faim. Faim d’elle, sans doute. La gouvernante monta résolument les marches de la cantine – reprit sa respiration, frotta ses mains, arrêtée à l'entrée de la salle, en pleine lumière, comme une star.
Il y eut un silence consterné.
À une table un malade se mit à pleurer, puis d’autres, et les infirmières les calmèrent. L’une d’elles suivit le mur pour s’éclipser par une porte latérale, s’attarder, revenir.
Gertrude avait un doute, soudain. Un doute irritant, intolérable. Et dès lors, retombant de l’état d’émerveillement inconsidéré où l’avait porté ce bel inconnu, les réflexions insidieuses qui s’ensuivirent n’eurent rien de réjouissant. Un repas ? Dans la nuit ? Un repas dans un asile qui aurait dû être désert ? Un repas de fantômes, oui !
Non.
La démangeaison d’être raisonnable et de se laisser aller à croire à cette tranquillité, à ce cours ordinaire des choses, cette sécurité était une traîtrise absolue. C’est là, qu’avec un courage qu’elle ne se soupçonnait pas, décidée à faire comme si pour s’échapper elle ne savait de quoi, traversant la salle de bout en bout, jouant à merveille son rôle de gouvernante, progressant par tablées, comme une fausse pièce d’échiquier (quand une cocotte en papier remplace la Reine perdue) avançant de case en case, où elle s’attardait à discuter devant chaque table, à faire semblant selon son rôle, à parler toute seule plutôt, car il y avait comme une distance autour d’elle quand Mademoiselle s’approchait, un cercle de silence, de prudence, les plus petits se reculant derrière les plus grands, la gouvernante supervisant, tatillonne, pointilleuse.
Mais nue.
De plus en plus consciente d’être nue.
Déjà les bruits de couverts avaient repris, les chuchotements informes, les jeux de coudes, et même quelques rires, et puis de plus en plus de rires, comme à la traîne d’un cerf-volant qui s’éleva dans les airs et retomba dans une cataracte de rigolade.
Et là ce fut soudain plus fort qu’elle : elle était trop nue.
Ils le voyaient. Elle le savait à ce qu’elle avait honte. C’est subtil, la honte. Cela vous chuchote des choses qu’on voudrait bien ne pas entendre, il faudrait se raisonner, mais son malaise était de beaucoup le plus fort, et en somme elle lui faisait confiance. Aller plus loin, plus nue, c’était un projet tout simplement affreux. Il y avait près de l’estrade des marches que Gertrude descendit à reculons, incapable de refaire un tour de piste dans le réfectoire pour en sortir par l’entrée ; puis, dos tourné, déguerpissant plus bas, toujours plus bas par les escaliers des étages inférieurs, comme en chute libre sous l’attraction d’une sorte de gravité intérieure, procédant à toute allure, très essoufflée, faisant retraite par une petite porte que personne n’ouvrait jamais, descendant de plusieurs niveaux dans l’asile, passant, palier après palier,
par plusieurs pièces désertes
et peintes de couleurs diverses
du sol
au
plafond,
courant par un souterrain en-dessous des cours jusqu’à une nouvelle porte entrouverte au fond d’un escalier étroit et qui la mènerait à l’intérieur du château, jusqu’à l’Office, son cher foyer, par le Palais des fêtes nocturnes.
Une pâle lueur éclairait l’entrée voûtée d’une immense salle : le Musée de l’Imaginaire.
– COUCOU !
ON était là, dans son antre.
ON tendit le bras pour l’attraper et la serra dans sa main.
Elle craqua de partout.
ON la cassait et lui mangeait l’intérieur.
[à suivre]