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Publié par Michel Castanier

conte fantastique
[de Samuel van Hoogstraten]

 

 

 

Le Pays

 

 

Bien sûr, il y a encore et toujours une trace à effacer quelque part, un pli à défroncer, un indice, une porte laissée ouverte, une ampoule allumée dans la nuit,

Ou bien une tache d’encre dans la marge d'une lettre d’amour.

Cela agit comme un fa­nal de la voirie – un de ces feux qui aler­tent sur un danger pro­che. Personne n’y prête le moins du monde attention, natu­rellement. Vous ne savez pas interpréter les véri­tables si­gnes. Vous intéressent pas, sans doute.

Cela niche plus bas, toujours bas, en dessous de l’Antichambre.

 

Il vous faut remonter d’abord des profondeurs de la terre par de mul­tiples escaliers, vous passez une porte ouverte et vous voici de­vant la tour de la biblio­thèque : des irisations de lu­mières un délicat chro­matisme se re­flè­tent sur lencre mo­bile de vos yeux. Un ciel daquarelle vous accueille ! Des voiles de couleurs tombent sans fin sur le dôme poly­chrome de la tour d’angle. De vastes tentures de vert et de bleu coulissent sur des glis­sières. Des rayon­ne­ments orange ve­loutent l’asile.

L’arc bo­réal émet ses ul­times lueurs.

 

C’est fini, tout est en ordre maintenant, tout est à sa bonne place, rangé, méticuleux. Vous savez qui vous êtes, sage, objec­tif et patient, en quelque sorte bienveillant et détaché de l’action terrible, y participant sans trop vous en mêler, le pistolet à peinture dans votre main et la cartouchière à votre taille.

Vous n’êtes pas un Ogre.

Il ne va­lait pas la peine de se faire un sang d’encre.

Vous voilà enfin rendu à vous-même, au bon sens, vous voici réveillé.

Sorti de la torpeur du songe, de la rêverie inconsé­quente d’une lecture hasardeuse, un livre de genre, une faute de goût, une diver­sion dans votre vie…

 

Vous montez dans les hauteurs de la bibliothèque, passez la trappe et arri­vez sur la plate­forme où tournoient les lucioles scintillantes. Les vi­traux ef­filés au fond de leur embra­sure ogi­vale dif­fu­sent une clarté co­lorée. Un car­reau est des­cellé de ses me­neaux.

Vous passez la tête par cette ouverture.

La forêt a une noir­ceur dasphalte sous la neige qui s’est mise à tomber. Sans doute est-on au plus profond de l’hiver ? Le château fort du Roy à l’horizon d’un ciel d’orage est une ombre effilée pleine de me­nace. De grands rochers sem­blables à des visages avec des barbes rousses sor­tent de terre dans la forêt de Haute­more, et ces bruits amortis de canon dans les bois sont sans doute les échos loin­tains d’un orage sur la mer – ou des bruits de bataille – ou des bruits de pas énormes écrasant la cime des chênes.

 

Un groupe de per­sonnes silencieuses et quelque peu hétéro­clites est immo­bile, aligné dans la cour au pied de la biblio­thèque comme devant une tombe ou­verte.

Vous les reconnaissez très bien.

Enfin.

Un petit homme au visage d’enfant triste est à l’écart. Le toit de l’om­brelle, que por­te un négril­lon, abrite des flocons la pau­pière lourde de ses yeux cou­leur d’ardoise, un nez dia­phane, des joues qui pendent. Le bon­net ravaudé et le cale­çon aux rayures bleues sont si fripés qu’ils doivent être mis de­puis bien des jours. Il baisse ses belles pau­pières et la compagnie semble en­dor­mie. Le petit groupe sans beaucoup de substance, la commu­nauté brumeuse, quitte l’asile et s’efface par une poterne bleue dans la muraille d’en­ceinte comme sous l’effet d’un peu d’essence de térébenthine.

 

 

 

[à suivre]

 

 

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