L’Hypothèse impossible X Le Corps de l’Ogre – 7
Le Pays
Bien sûr, il y a encore et toujours une trace à effacer quelque part, un pli à défroncer, un indice, une porte laissée ouverte, une ampoule allumée dans la nuit,
Ou bien une tache d’encre dans la marge d'une lettre d’amour.
Cela agit comme un fanal de la voirie – un de ces feux qui alertent sur un danger proche. Personne n’y prête le moins du monde attention, naturellement. Vous ne savez pas interpréter les véritables signes. Vous intéressent pas, sans doute.
Cela niche plus bas, toujours bas, en dessous de l’Antichambre.
Il vous faut remonter d’abord des profondeurs de la terre par de multiples escaliers, vous passez une porte ouverte et vous voici devant la tour de la bibliothèque : des irisations de lumières – un délicat chromatisme – se reflètent sur l’encre mobile de vos yeux. Un ciel d’aquarelle vous accueille ! Des voiles de couleurs tombent sans fin sur le dôme polychrome de la tour d’angle. De vastes tentures de vert et de bleu coulissent sur des glissières. Des rayonnements orange veloutent l’asile.
L’arc boréal émet ses ultimes lueurs.
C’est fini, tout est en ordre maintenant, tout est à sa bonne place, rangé, méticuleux. Vous savez qui vous êtes, sage, objectif et patient, en quelque sorte bienveillant et détaché de l’action terrible, y participant sans trop vous en mêler, le pistolet à peinture dans votre main et la cartouchière à votre taille.
Vous n’êtes pas un Ogre.
Il ne valait pas la peine de se faire un sang d’encre.
Vous voilà enfin rendu à vous-même, au bon sens, vous voici réveillé.
Sorti de la torpeur du songe, de la rêverie inconséquente d’une lecture hasardeuse, un livre de genre, une faute de goût, une diversion dans votre vie…
Vous montez dans les hauteurs de la bibliothèque, passez la trappe et arrivez sur la plateforme où tournoient les lucioles scintillantes. Les vitraux effilés au fond de leur embrasure ogivale diffusent une clarté colorée. Un carreau est descellé de ses meneaux.
Vous passez la tête par cette ouverture.
La forêt a une noirceur d’asphalte sous la neige qui s’est mise à tomber. Sans doute est-on au plus profond de l’hiver ? Le château fort du Roy à l’horizon d’un ciel d’orage est une ombre effilée pleine de menace. De grands rochers semblables à des visages avec des barbes rousses sortent de terre dans la forêt de Hautemore, et ces bruits amortis de canon dans les bois sont sans doute les échos lointains d’un orage sur la mer – ou des bruits de bataille – ou des bruits de pas énormes écrasant la cime des chênes.
Un groupe de personnes silencieuses et quelque peu hétéroclites est immobile, aligné dans la cour au pied de la bibliothèque comme devant une tombe ouverte.
Vous les reconnaissez très bien.
Enfin.
Un petit homme au visage d’enfant triste est à l’écart. Le toit de l’ombrelle, que porte un négrillon, abrite des flocons la paupière lourde de ses yeux couleur d’ardoise, un nez diaphane, des joues qui pendent. Le bonnet ravaudé et le caleçon aux rayures bleues sont si fripés qu’ils doivent être mis depuis bien des jours. Il baisse ses belles paupières et la compagnie semble endormie. Le petit groupe sans beaucoup de substance, la communauté brumeuse, quitte l’asile et s’efface par une poterne bleue dans la muraille d’enceinte comme sous l’effet d’un peu d’essence de térébenthine.
[à suivre]