L’Hypothèse impossible X Le Corps de l’Ogre – 8
Le Pays
Il y a une infime scintillation dans le ciel. Une sensation de grésil, gelée et douce, vous gagne. Vous touchez du bout des doigts votre joue qui est curieusement échauffée. Le ciel se défait dans une pluie de flocons. Vous grelottez, les cils saupoudrés de givre, observant avec inquiétude du haut de la tour cette inclusion d’un paysage d’hiver en plein été : l’asile qui blanchit.
Tout ce blanc ...
Vous ajustez l’oculaire de la longue-vue. Le phare du port de Hautemore, qui fonctionne au bois, comme une cheminée, les magasins de la réserve de bûches, minuscules au front de la mer, étouffés par la végétation, grossissent dans l’objectif.
Un sentier s’arrête dans le tout petit port, aux fermes de torchis, aux fenêtres bouchées de plaques de mica devant les vagues rougies de sang.
Les toits ont des bonnets blancs.
Des bonnets de nains de jardin.
La neige doit calfeutrer le moindre son.
Des ballots de laine éventrés, des quais pavés aussi ensanglantés qu'un bateau de pirate, des barques à moitié submergées, bondées d’agonisants et, à l’horizon, l’œil de la lorgnette argentée fixe sur la mer un haut galion aux voiles sculptées dans le givre, immobilisé par la glace dans sa fuite.
L’Ogre – le très haut seigneur de Hautemore – est passé faire ses courses.
Et voici un autre jour.
Un autre temps.
Et pourtant le même.
Un feu d’artifices épouvantable se déclenche à l’horizon.
Des bruits robotiques de machines, d’avions, de tanks, de mitraillettes.
Des éclats d’obus explosent du côté de la mer où les Forces alliées débarquent pendant que des tirs de mitrailleuses crépitent et se brisent en rosaces dans la forêt de Hautemore.
Vous savez enfin ce que regardaient les gens dans l’asile, le personnel de l’asile, les malades, les invités du bal masqué à la baronnie en août 44 : le débarquement allié, les combats aériens, les premières bombes éclatant au-dessus de la tour de la bibliothèque et des bois.
Et l’évasion des malades.
Mais vous ? Que faites-vous là ? Et ce pistolet à peinture dans votre main et cette cartouchière à votre taille ?
[à suivre]