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Publié par Michel Castanier

conte fantastique
[de Paul Jung]

 

 

Le Pays

 

Vous êtes au village en plein hiver, à l’époque médiévale du temps où un Ogre sanguinaire sé­vit dans la région.

Vous êtes dans l’asile à la Libération quand la Wehrmacht recule sur tous les fronts.

Vous êtes au Bal masqué par un bel été du troisième millénaire, admirant un merveilleux feu d’artifices, quand la Maison Nogre se dis­trait dans une société dé­cidément trop en­nuyeuse.

Vous êtes de toutes les fêtes.

 

Le présent s’éternise.

Les bruits s’étouffent dans la lon­gueur minutieuse des événements.

Il se peut pourtant que tout se passe à la vitesse de l’éclair.

Et soit pourtant immobile, paralysé, fixé à jamais.

 

Or vous avez à présent de la peine à respirer, vous avez moins de li­berté dans vos mouve­ments. Vos pas sont déséquili­brés, vous forcez des épaules, soit que lair ait eu dé­sormais une tessi­ture dense comme leau, toute cette neige au mois d’août sans doute, soit que vos fonc­tions respi­ra­toires se soient affai­blies. Vous re­marquez un changement dans vos sen­sations,

vous les per­dez,

vous entendez moins, 

vous navez plus ni chaud ni froid par­ticu­lièrement, 

ce n’est pas de lobscurité une noirceur fa­tale qui at­teint votre regard, mais du flou, une blancheur de brouillard, une confusion des cou­leurs et une fragmentation des formes : vos yeux se pixélisent.

 

Ayant décidé de réa­gir, vous descendez de volée en vo­lée la tour de la bi­bliothèque, vous tra­ver­sez la cour de lUnité U, en­trez dans l’Hôtel des bains, res­sortez vous as­seoir sur une marche du per­ron et ne vous as­seyez pas mais partez pour lon­ger le mur de lAtelier du teintu­rier Doucedame.

En fait vous ne savez plus ce que vous faites ni ce qu’il y a à faire.

Peut-être plus rien.

Il y a des groupes d’étrangers qui passent en trombe, et repas­sent aussitôt en sens inverse, comme si on cher­chait quelqu’un. Pendant ce temps vous titubez,

                vos mouvements se sont désu­nis, vous mettez du temps à vous rassembler,

                                     mais re­trou­vez enfin une coor­dina­tion générale –

                                                                            pour peu de temps,

en­tièrement soli­daire, cessant de faire des gestes avec le bras droit qui ne sont pas syn­chronisés avec ceux du bras gauche, vous étrei­gnez le mur de l’atelier de peinture.

Vous vous cachez en ap­puyant votre front contre le mur de l’atelier, et vous le longez insensi­blement.

Vous avancez, le front toujours poussé contre le mur, et faites le tour du pavillon.

Il ny a plus de porte.

Il ny a pas de fenêtre.

Il ny a qu’un carré blanc et nu.

Un mur ?

Une page blanche ?

 Vous avez soudain un doute. Un affreux doute. Le front contre le mur, vous pleurez amè­rement de grandes larmes bleues. Vos yeux déteignent.

 

 

[à suivre]

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