L’Hypothèse impossible X Le Corps de l’Ogre – 9
Le Pays
Vous êtes au village en plein hiver, à l’époque médiévale du temps où un Ogre sanguinaire sévit dans la région.
Vous êtes dans l’asile à la Libération quand la Wehrmacht recule sur tous les fronts.
Vous êtes au Bal masqué par un bel été du troisième millénaire, admirant un merveilleux feu d’artifices, quand la Maison Nogre se distrait dans une société décidément trop ennuyeuse.
Vous êtes de toutes les fêtes.
Le présent s’éternise.
Les bruits s’étouffent dans la longueur minutieuse des événements.
Il se peut pourtant que tout se passe à la vitesse de l’éclair.
Et soit pourtant immobile, paralysé, fixé à jamais.
Or vous avez à présent de la peine à respirer, vous avez moins de liberté dans vos mouvements. Vos pas sont déséquilibrés, vous forcez des épaules, soit que l’air ait eu désormais une tessiture dense comme l’eau, toute cette neige au mois d’août sans doute, soit que vos fonctions respiratoires se soient affaiblies. Vous remarquez un changement dans vos sensations,
vous les perdez,
vous entendez moins,
vous n’avez plus ni chaud ni froid particulièrement,
ce n’est pas de l’obscurité – une noirceur fatale – qui atteint votre regard, mais du flou, une blancheur de brouillard, une confusion des couleurs et une fragmentation des formes : vos yeux se pixélisent.
Ayant décidé de réagir, vous descendez de volée en volée la tour de la bibliothèque, vous traversez la cour de l’Unité U, entrez dans l’Hôtel des bains, ressortez vous asseoir sur une marche du perron et ne vous asseyez pas mais partez pour longer le mur de l’Atelier du teinturier Doucedame.
En fait vous ne savez plus ce que vous faites ni ce qu’il y a à faire.
Peut-être plus rien.
Il y a des groupes d’étrangers qui passent en trombe, et repassent aussitôt en sens inverse, comme si on cherchait quelqu’un. Pendant ce temps vous titubez,
vos mouvements se sont désunis, vous mettez du temps à vous rassembler,
mais retrouvez enfin une coordination générale –
pour peu de temps,
entièrement solidaire, cessant de faire des gestes avec le bras droit qui ne sont pas synchronisés avec ceux du bras gauche, vous étreignez le mur de l’atelier de peinture.
Vous vous cachez en appuyant votre front contre le mur de l’atelier, et vous le longez insensiblement.
Vous avancez, le front toujours poussé contre le mur, et faites le tour du pavillon.
Il n’y a plus de porte.
Il n’y a pas de fenêtre.
Il n’y a qu’un carré blanc et nu.
Un mur ?
Une page blanche ?
Vous avez soudain un doute. Un affreux doute. Le front contre le mur, vous pleurez amèrement de grandes larmes bleues. Vos yeux déteignent.
[à suivre]