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Publié par Michel Castanier

Fiction mystérieuse, Satire, Comédies, Personnage de fiction, Roman d'aventures, Nouvelle, Littérature, romans policiers, Prose, Récit, Fantastique, Comédie dramatique, Humour, Roman (littérature)
[Anonyme]

 

4

 

La gendarmerie m’a trouvé endormi dans le chalet. À côté d’une poupée de cire. Un fusil de chasse entre nous. Je n’aurais pas dû échapper aux effets du poison, c’est dommage, quand la voiture de mes parents avait roulé en klaxonnant stupidement le long de la rue silencieuse du village. Ni ce jour-là, quand le fusil s’est enrayé. Ni le jour en prison où, avalant les touches d’un clavier, j’ai fini peu à peu de reconstituer comme de la porcelaine ma mémoire fêlée. À l’inté­rieur de la porcelaine il y avait une vieille VHS. La cassette avait enregistré plusieurs fois – ce qui avait produit des effets d’images doubles et triples. On ne distinguait pas bien, finalement. Des fantômes blancs s’agitaient les uns à travers les autres. Une orgie de cimetière la nuit. J’avais cru.

Un faux souvenir. Un souvenir-écran.

Claire plutôt que rien. Absolument rien.

 

 

5

 

J’étais le seul survivant. On ne pouvait que m’accuser de tout.  J’ai laissé faire. Laissé dire.

Ils n’ont pas cru aux retours intermittents de Claire à tous les coins de ma vie. À ma douleur fantôme. Ils n’ont pas cru que mes amis se soient suicidés, ils n’ont pas eu foi dans cet emportement de la haine de soi, ils se connaissent mal, ils apprendront. J’étais un être dénaturé. Une sorte de cadavre moral, tout au plus ! a dit le procureur. Un mort déjà mort… Un épouvantail à corbeaux. Avec de la paille dans le cœur.

J’ai été mis à l’isolement après le procès.

Je vais d’ailleurs faire une nouvelle victime. Mon éditeur quand il viendra chercher ces dernières pages. Je lui avais promis de tout dire. Dire tout ? Je ne peux dire que ce que je crois savoir.

Bruno et mes autres gardiens aiment l’ap­peler doc, on s’amuse comme on a l’habitude.

Hé ! le Rou­quin ! V’là le doc !

Et leurs belles blouses blanches ont des envols d’oiseaux dans le couloir. Propres. Si propres.

Je suppose que cet homme trouvera la fin décevante mais quelle fin ne déçoit pas ? Peu importe. Depuis mon arrivée dans cette prison, je ne crie plus. Je suis bien au-delà du cri. Je travaille. J’ai à tirer de l’ombre et reconstituer ce qui eut lieu à la pommeraie ce prin­temps 20... et qui fut si effrayant que personne n’en revint indemne. Je me remémore les évènements avec patience, laborieusement, très à la peine. J’accumule les feuilles A4, les glisse dans le rouleau de la machine à écrire, tapote comme un pianiste studieux à longueur de journée, revenant au début de l’affaire, m’y reprenant, ressassant un peu, mais découvrant toujours du nouveau, me rappelant dans le détail, de plus en plus de détails, comment, à notre départ de Paris, mon épouse Sara et moi, une fois passé le péri­phérique et les mornes plaines commerciales des Villes ac­tives, passées les barres sinistres des Zones et leurs séminaires de capuchons en col­loque sous les porches – nous avait attendu l’autoroute, l’aire de repos, le restoroute, la départemen­tale bien réglementée, le premier champ un sourire enfantin, l’auberge pittoresque après un pont, la chambre d’auberge où passer la nuit et se frotter comme autre­fois, comme au début, quand c’était bon, le matin frisquet où la Clio peine à démarrer, le sourire multiple des champs, les ronds-points, l’égarement, l’angoisse du petit Poucet dans la sombre forêt, le GPS par bonheur, les pla­fonds de sapins où le feuillage agite des ombres sur le parebrise, le long chemin,  le mur, des kilomètres de pommiers, un por­tail qui s’ouvre après un déclic neutre, l’allée de gravier, Fernand Kaspar, le maître du domaine qui descend le perron, souriant, si ravi d’un peu moins s’ennuyer.

 

À Nîmes, le 8 décembre 2020

 

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