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Publié par Michel Castanier

Fiction mystérieuse, Satire, Comédies, Personnage de fiction, Roman aventures, Nouvelle, Littérature, romans policiers, Prose, Récit, Fantastique, Comédie dramatique, Humour, Roman (littérature)
[Auteur de l’image non identifié]

 

Des nouvelles de l’Au-delà

 

1

 

C’était Lazare. Je veux dire Aloysius. Il se tenait au pied de la terrasse. Il avait moins l’air d’un légume du potager. Il était seu­lement vert-de-gris. Le gris avait déteint sur ses vête­ments, dans ses yeux, probablement dans ses pen­sées. La fréquentation des morts – même imaginaire – ne rendait pas joyeux, c’était un tort, qu’est-ce qui peut mieux donner envie de vivre de l’aurore à l’aurore ?

– Aloysius, ce que tu as fait à Zaza est une abomination.

– C’est elle qui a voulu.

– Tu l’as incitée à mourir.

– Je l’ai accompagnée.

Il s’éleva vers le perron à petits pas en s’assurant de la stabilité de chaque marche. Le monde ne devait plus lui paraître un lieu sûr.

– Même dans les régions maudites où tu crois errer, pousser au suicide est puni par la loi.

– Il n’y a plus de Loi. Il y a de l’Amour.

À l’évidence, ce dément était sur le chemin de Damas et ne tarderait à nous faire une nouvelle crise d’épi­lepsie. Ce qu’il croyait des apnées. Il vint à ma table.

– Et c’était sans doute de l’amour, aider Léo à se pendre ?

– C’est lui qui a voulu.

Aloysius ne s’adressait pas directement à moi. Il parlait à une Ombre à mes côtés. Je supposais qu’il parlait à mon destin ou à mon Ange gardien. Au­jourd’hui où je suis tout de même moins ému, je me pose la question : Aloysius avait-il vraiment changé ? Comme le fanatique religieux ou le pro­pagandiste politique, le publici­taire appli­quait les règles de son métier à sa folie reli­gieuse. Un slogan raco­leur, la co­hérence du projet facilement mé­morisable pour les plus débiles, la pochette surprise d’un Au-delà réparateur ou d’un commerce équitable, une douce, une impla­cable obs­tination à vous vendre n’importe quoi.

 

 

2

 

– Je sais où elle est.

– Moi aussi.

Sa présence me dégoûtait. Il ne sentait pas la mort. Il sentait le détergent.

– Elle m’attend.

– Non. Elle m’attend.

Je connaissais cette douceur de la voix. Souvenez-vous comment Ben Laden était affreusement doux. Je me méfie toujours des gens trop doux. Ce sont des hypocrites avec un cœur violent. L’atroce onction des fous de Dieu. L’affreux petit air raisonnable des commissaires politiques. La suavité du Mal.

– Que lui veux-tu ?

– C’est Dieu qui veut.

Je peinais à soutenir son regard, ses yeux noirs, ses yeux de mort. Que la cohérence soit délirante importe peu. L’homme des sectes ne se soucie pas de raison. Là où l’individu ordinaire s’ar­rête à une réponse savante, il va plus loin, il va jusqu’à Dieu, quel que soit le nom de ce dieu qui pourvoit à toutes les réponses.

J’avais peur pour Claire. Il allait lui faire du mal. J’imaginais très bien : il saurait la convaincre. Elle ne devait plus souhaiter que de mourir. Il la rendrait à la mort. Nous étions tous des morts en sursis pour Lazare. Cet halluciné se vivait, si je peux dire, un passeur, une sentinelle à la lisière du sombre Domaine. Il assurait person­nellement le trafic de la migration des âmes.

 

3

 

" Vous êtes nombreux, là-dedans? " Je me rappelai cette blague où un fou, en promenade dans le parc de l'asile, interpelle les passants depuis le portail. J'ai dit comme on a les pensées les plus variées aux pires mo­ments comme aux meilleurs – cette richesse de l’imagination qui est notre seule liberté, notre chance et notre malédiction.

– J’ai à faire.

Il me tourna le dos et entra dans la ferme. L’absence de tran­sition aurait pu être cocasse, mais je me méfiais, ce timbré avait beau être mentalement détri­coté, il radoubait sans cesse la nasse délirante dans laquelle il tenait la réalité et qui sans cesse se dé­faisait et que sans cesse il refaisait. Ce qui pourrait bien être notre sort à tous. Qui est, en tout cas, le mien.

J’avais depuis un moment terriblement mal à la nuque et des démangeai­sons dans l’épaule. Je ne savais à quoi l’attribuer. Ce fut une absurdité mais je pensais à la fatigue d’Atlas : soutenir le monde sur son dos. C’était beau­coup attribuer à mon sens des responsabili­tés. Je montai à triple allure dans la ferme – bosse ou pas.

 

 

4

 

Comment faire rentrer Lazare dans sa tombe ? Le repousser à coups de pied dans la fosse commune ? Lui taper sur la tête jusqu’à l’enfoncer parmi les ossements de l’huma­nité ? Il n’avait pas le droit, il n’avait aucun droit de revenir à la lumière, à la raison, à la tristesse de vivre. Je marchais en long et en large dans le couloir des chambres. J’étais bouleversé. Je ne savais comment m’y prendre. Je me suis souvenu du fusil délaissé par Léo sur la terrasse du Mont blanc. Personne ne l’avait plus touché. J’allai le chercher. Quand je l’eus en main, je fus découragé. La lourdeur de l’arme, le métal froid, son indifférence d’in­secte, son étran­geté totale dans mes mains.

Je remontai à l’étage, le fusil en bandoulière.

J’ai entendu du bruit du côté des toilettes.

La voix d’Aloysius passait la porte.

– Là, là, ne t’en fais pas, ma chérie. Tout ira bien, mon petit chou.

J’entrouvris la porte.

– Oui, ma douceur, ma fragile, ma fleur gentillette, mon éclose.

Seigneur ! Il palpait sa bite et lui parlait pour la convaincre de pisser.

 

 

5

 

Je commettais une erreur idiote, je prenais Aloysius au sé­rieux. Il ne faut jamais prendre qui que ce soit au sérieux, c’est lui prêter une importance qui le justifie.

Je le trouvais tout de même plus humain, il faillit m’émouvoir.

Seulement il était dan­gereux.

Je tirai depuis la porte, le bruit m’étourdit, je tirai en entrant dans les toilettes. Le plafond s’écailla. La vitre opaque de la lucarne vola en éclats. La plom­be­rie d’un tuyau creva comme une veine ju­gulaire.

L’émotion, je dois l’admettre.

Aloysius me regardait en s’affaissant contre le cuvette.

Il souriait encore mais son regard avait la transparence du verre.

 

[à suivre]

 

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