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Publié par Michel Castanier

Fiction mystérieuse, Satire, Comédies, Personnage de fiction, Roman aventures, Nouvelle, Littérature, romans policiers, Prose, Récit, Fantastique, Comédie dramatique, Humour, Roman (littérature)
[anonyme]

 

5

 

Claire avait dit que nous étions tous des parties de la ques­tion. Elle était toute entière cette question. Je m’étais demandé si notre but – comme déjà dans la ferme – n’était pas de nous retrouver dans la fastueuse mémoire d’un grenier. Je suis monté au grenier.

Il était éclairé par la seule lumière des étoiles dans la lucarne.

J’es­pérais encore dans ce don que nous partagions d’être en­semble en vé­rité. Je devais devancer Lazare. Ce qu’il en restait. Le souvenir flottant d’un désir de mort. Je devais protéger Claire contre elle-même. Ou contre moi. Je me souve­nais qu’au cœur, en secret, sans jamais rien trahir sauf à moi, elle avait toujours si peur, même toute petite. Peur de tout. Peur d’elle-même. Peur de la vilaine petite bête qui monte monte monte … au secret de son cœur.

 

 

6

 

Il vaut mieux ne pas trop savoir ce qu’on fait. D’ailleurs, on le ferait quand même. Savait-elle bien ce qu’elle avait fait, ma douce enfant attardée ? Avec l’affaire idiote de la sextape, avec cette idée saugrenue que Fernand avait soufflée dans son oreille, cette suggestion qu’elle avait crue la mienne, cette perfidie à une époque où il était le Grand Camée de France – ainsi que l’ap­pelaient ses petits amis – et où ce pervers infantile et sournois faisait absolument n’importe quoi, je l’ai dit, là je suis sûr de l’avoir précisé, n’importe quoi. C’était ce pourquoi il m’avait in­vité, pour se faire pardonner, je l’ai dit : n’importe quoi. Il était pardonné. Ils étaient tous pardonnés, à présent. Leurs rires, leurs cascades de rires à la vue de la vidéo, leurs plaisanteries débiles, leur cy­nisme, à ces chiens. Mes amis, mes chiens…

Ils s’étaient suicidés les uns les autres, de leur plein consentement, par amour mutuel, un ultime don de cet amour qu’ils n’avaient su donner à personne, même pas à eux-mêmes.

 

 

7

 

Il y avait un vieux matelas tout cabossé dans un coin du gre­nier. C’est si difficile de se sou­venir à cet instant. De tout bien reconstituer. Bien et tout. Je me suis al­longé dessus. Sur le dos. Il n’était pas très confortable. Il sentait le moisi. Il était vieux. Si vieux. Mais je n’avais plus mal à la nuque. L’épaule seule me dé­mangeait. Je voyais au plafond la lucarne où nous avions fait l’amour – la même que dans l’im­mense grenier de la ferme, le grenier qui était une sombre forêt de conte.

Claire est venue s’allonger près de moi.

– C’est toi !

– Toi !

– Je t’ai ramené ton parapluie.

–  C’est gentil.

– Rassure-toi, il n’est pas bavard, il n’a rien trahi. Il m’a seu­lement dit que sa joie de vivre était de protéger ta jolie tête. On s’est com­pris.

Elle me tira la langue.

J’ai posé le parapluie entre nous, comme autrefois l’épée entre les amants féodaux.

Était-ce la lumière par la lucarne, je voyais mieux le tableau que j'avais entrevu la première fois et qu'avait enfoui dans ses ténèbres la patine du temps. Ce n’était pas un tableau et nous n’étions plus à la ferme. C’était un miroir. Deux petits rou­quins me regardaient dans son cadre oblong. Un regard immense de mélanco­lie.

Claire avait préparé la potion magique. Le brouet de sorcière. Il tenait dans un tout petit flacon. Elle l’avait piqué dans le cabi­net médical de sa tante Huguette. Comme autrefois. Nos rires avaient trahi notre présence au grenier, on allait nous séparer. La tante avait menacé. Ils arrivaient.

Claire était si mignonne en jeune sorcière avec son chapeau pointu et du charbon pour les sourcils.

– C’est le meilleur moment de ma vie.

– Tout compris ?

– Tout.

– Tu restes un peu ?

Comme j’aimais qu’elle me baise les mains ! J’adorais qu’elle me baise les mains, ma jolie petite Claire qui ne sera plus jamais seule. On s’est partagé la po­tion. J'ai reconnu monter dans la rue le klaxon italien imbécile de la voiture de mon père. Je suis demeuré sur le dos. Je ne voulais pas voir les yeux de ma petite sœur d’amour.

Les yeux vernis.

– Je reste.

Je n’avais plus mes démangeaisons à l’épaule. Nous étions à la lumière d’une écriture au ciel nocturne du vasistas : la lu­mière de la Constellation des jumeaux stellaires venus d’un autre temps. Il y a eu un accord musical.

Parfait.

J’ai vu des cigognes traverser le ciel de la lucarne.

 

[à suivre]

 

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