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Publié par Michel Castanier

[Eugène Lopez]

 

 

« J’aime – est-ce bien sûr que j’aime ? – observer en astro­nome la force de l’at­traction universelle aux terrasses solaires de la Méditerranée.

L’une de ces pla­nètes – un Habi­tué – est assis assez loin de nous. Oui, regardez bien, contre la vitre du Café de l'Horloge, sous un de nos parasols publi­citaires jaune citron Chez Binet, écrit en capitales, avec, en lettres cur­sives bleues, Spécialiste de la maison intelli­gente au pour­tour vert, en dessus d’une écume de franges blanches.

Une vaste indifférence lui est. Clauzel est là et pourrait n’être pas là. Il y est par les pesanteurs de la seule gra­vité qui le mène. L’ha­bitude lui tient lieu de lieu où être et par­ler avec à peu près n’im­porte qui est là, avec lui, sur le moment. Il s’en contente, s’y dis­trait de lui-même, un peu. La qualité de la conversation ne lui est pas un but, une nécessité, il n’est d’ailleurs pas le seul, ne compte que la présence aux terrasses languedociennes. La conversation multiple, in­forme.

Clauzel ne réagit qu’en surface, il est le cadran qui nous dit l’heure mais ne dit rien du Temps. Le temps pour lui – le temps qui est amour – s’est arrêté. Les aiguilles continuent de tourner et parlent du climat, d’un mal au dos sévère, des conditions d’un travail toujours recom­mencé (il restaure des tableaux de pay­sages camarguais avec toros et touffes de joncs fatiguées) : les mêmes heures, les mêmes pensées – mais elles ne disent rien de plus. L’indifférence a mangé cet homme de l’intérieur : un insecte dévore à vif sa proie. Il vous paraît plaisant, attentif, amu­sé. Il n’en est rien. Il est une coque vide, sèche, agitée d’un vent de sables.

Vous n’existez pas pour lui, n’en saurez jamais rien et lui-même pas mieux, puisqu’il n’existe même pas, ou si peu, pour lui-même. L’animent seuls les anciens nœuds malades de la famille. Est-ce là que le temps s’est immobilisé ? Alors, il se déplace un peu sur son siège, se tourne, retourne – et souffre. Il souffre sans rien en dire – un sur­plomb : une loge de théâtre d’où regarder, minus­cule tout en bas, tout être et tout évé­ne­ment devant la terrasse où il siège – agitation de fourmilière sous le passage d’un nuage autour du parasol jaune citron.

Oui, volontiers, un lait chaud. »

 

 

[à suivre]

 

 

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