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Publié par Michel Castanier

[Sasha Vinci]

 

 

 

… Dans les dîners en ville, si j’ai toute ma tête, j’entre­tiens volontiers les convives de sujets les plus di­vers, parfois même d'une fa­çon assez poin­tue, car je suis cultivé, mais courtois : j’ai de temps à autre une pouffée de rire pré­ventive si un de mes mots trop savant ou­trepasse le bon ton de la conversa­tion or­di­naire.

En revanche je ne parle jamais d’Abigaël.

Non, n'insistez pas. 

Je m’interdis même d’y penser. La fâcherie est l’expression parfaite de notre amour. Si Abigaël, de son cô­té, qui m’avait snobé implaca­blement dans la voiture du cro­quemort, s’était pré­cipitée devant mes pas pour se jeter des­sous à l'entrée du cime­tière (tout bien ré­fléchi, il n’y avait eu que moi de vraiment fré­quenta­ble au cours du trajet), c’est qu’elle m’aurait moins aimé.

En fait, je ne peux pas prétendre me sou­ve­nir bien d’Abigaël, il y a si longtemps, et mon oubli m’est un re­gret, un peu abstrait, plutôt qu’un cha­grin, sou­vent je me le re­pro­che et ce re­pro­che même est la seule ex­pression de dou­leur amoureuse que je connaisse à présent …  

 

(Pendant les apéritifs nocturnes aux terrasses sublunaires, remontés des abysses du travail quotidien, nos amis parlent de ce qu’ils savent, et c’est bien le pro­blème.

Ils ont des notions un peu de tout, ils passent les plats de la conversation (d’articles de magazines en livres plus érudits, et c’est pire), ils ont sous le bras depuis l’adolescence les mêmes opinions qui ont tourné certitude, comme le lait tourne et coagule.

Ils se met­tent entre eux et le monde. Ils y sont à l’étroit. Ils s’ennuient tellement. Ce sont des pri­sonniers sans lucarne. Sans gardiens, sans miradors, sans prison. Ils ne s’évadent pas. Ils ne se libèrent pas. Ils ne s’inventent pas. Ils ne sont pas leur propre source de vie.)

 

[à suivre]

 

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