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Publié par Michel Castanier

[Pompéi]

 

LA TENDRESSE DU SNIPER

 

1

 

La toile figure toute l’étendue possible d’une sensibi­lité et d’un intellect raffinés.

Elle radiographie une pré­sence sin­gu­lière.

Un être s’y trouve pris.

Il est percep­tible à cette agi­tation minuscule qu’on appelle une conversation. Soubre­sauts d’une vanité incompréhen­sible. Importance démesurée d’un néant qui parle. Be­soin éperdu d’at­ten­tion.

Tout le mé­tier de l’arai­gnée se­ra d’estimer aux troubles de sa toile – déplaisir, ennui, amu­sement – l’intérêt de la prise ou la né­cessité de la déprise. L’évaluation se fera par une juste ap­pré­ciation des faits dans une exacte mesure qui rende justice à soi-même (l’arai­gnée pai­sible buvant à la terrasse du Café Carré un thé issu du prestigieux terroir d’Anxi) et à l’autre (la mouche qui s’y colle).

Conclure. Croquer.

Ou relâcher. Attendre.

 

 

En mai 1970, le 17, on n’a plus eu de nou­velles de Lucie, le modèle du peintre Garcia. Des ins­pecteurs lui rendent visite dans son atelier. Ils exami­nent ses tableaux, parlent transactions vagues et peu scrupu­leuses. Ils ne doutent pas que Lucie soit une tra­fi­quante interna­tionale d’œuvres d’art ou de poudres.

Un de ces messieurs dévisage un portrait de Lucie.

– C’est elle ? Vous seriez doué pour les portraits ro­bots.

Il repart avec le tableau sous le bras.

Garcia craint pour Lucie un enlèvement dans le bois Vincennes où elle aime courir, sous les murailles du châ­teau qu’il voit depuis son balcon. Il va se perdre dans la forêt à la recherche de la clairière où s’était tenue une fête foraine. Se perdre ne serait-il pas la trouver ? Il comprend trop tard pourquoi il ne l’a pas réussie. Lucie a pour coutume d’appuyer les deux poings à l’arrière de sa taille et de marcher en dansant. D’ailleurs, Lucie ne boite que si elle ne danse pas. Garcia n’a jamais su saisir cette danse – il pense : chance. Des forains auront enlevé Lucie, ils l’exposeront. La baraque des Animaux fantastiques a laissé dans l’herbe de bien mélan­coliques traces.

Au crépuscule, le métro éloigne Garcia pour qu’il prospecte à sa recherche dans le 5ème arrondissement, du côté des sour­ces, à tout hasard. Il n’y a pas grand monde dans les bars des quais de la Seine par cette nuit de pluie. Il parle un moment avec le videur du Polly Magoo – un jeune homme sensi­ble et nerveux – d’un air fa­rouche du temps, des mœurs et de la vie nocturne.

– Vous devez en voir de belles ! dit-il, un trait de le­vure sur la lèvre supérieure.

– Vous connaissez la vie parisienne ! Sans doute tient-on vo­tre amie prisonnière dans un donjon pour la soumettre à d’in­fâmes projets. On lui aura coupé la com­mis­sure des lèvres et fes­tonné les joues au rasoir. On n’aura pas manqué…

Garcia sort à toute allure du bar de nuit, si bien qu’il ne voit pas le fleuve au bout de ses pas, et tombe à l’eau.

Quand les pompiers le repêchent et qu’il est es­soré et ser­monné, il est confié au commissa­riat de la rue des mauvais Garçons,

– C’est pour un suicide, disent les pompiers.

Il y a des fougères défraîchies un peu partout et des photos d’hommes mal rasés aux murs. Les vête­ments de Garcia gouttent encore, il perçoit un bruit de voix confus der­rière une porte, le tap tap de ma­chi­nes à écrire et la clo­chette d’antiques chariots.

Il est peu pro­bable à présent de re­trouver jamais Lucie. Il a vendu son portrait à un marchand d’art, quand la police le lui a rendu. Il s’étonne du nombre de modèles qui auront disparu, corps et biens, dans ses pa­rages.

Il est comme le triangle des Bermudes pour les jeu­nes filles.

 

[à suivre]

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