Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Michel Castanier

[Glen Martin Taylor]

 

 

 

… J’ai des amis, en fait, cela peut surprendre. On ne perd jamais as­sez de temps. Du moins ce doit être l’amitié que d’être contents les uns des autres. Nous avons de bons gros rires et du mépris pour ce qui n’est pas nous.

Nos amis ?

Nos amis !

ll ne serait pas inutile en ces circonstances de se faire une idée de cette sorte d’amour plus ou moins confortable mais pas moins décevant en son genre. L’amitié – comme l’amour – est un contrat avec ce que le contrat a de factuel et de dénonciable. Cela se voit tous les jours. Ce n’est pas grave. On ne peut attendre de longévité à cet accord entre deux termes au sujet de quelques habitudes – une situation de confort que déstabilisera un démé­nagement, une délocalisa­tion professionnelle, un dépaysement amoureux.

– Tiens ! Voilà Moreau !

Je le croyais mort. Il est vrai que mon grand ami Moreau s’use inexorablement, on voit la trame à travers, il se dissipe, il a quelque chose de mité. Ce pauvre pe­tit fils de riche aura mis des années à ruiner son père, je ne tra­his rien, chacun sait, il y a enfin réussi : il a tout du clo­chard.

Comment ne pas médire des me­nues insuffisances de ces êtres si peu fiables, si friables, l’inertie di­plomatique, l’élasticité in­fa­ti­gable et les infimes fractionnements, les craquements, les déta­chements successifs, s’écartant de mon amitié avec l’im­mobilité inexorable des glaciers. Ce n’est pas grave, entre morts on est indulgents.

– Tiens ! Voilà Charles !

À la suite d’un pari as­tucieux, mon grand ami Charles a vécu sa vie la tête en bas, debout sur ses mains. Une fois revenu sur terre après bien des années, cet antipodiste émérite a vu que ce qui était à l’envers était en fait à l’endroit. Il en a conçu d’admi­rables consi­dérations qu’il dé­veloppe ample­ment pour la collec­tivité.

– J’ai eu l’existence la plus idiote qu’un homme intelli­gent ait ja­mais rêvée.

Mes amis !

Mes amis ?

J’ai eu beaucoup d’amour pour l’amitié, je la trou­vais une bonne réponse à la tristesse de vivre. Ce n’est pas faute de m’y être essayé. Il est vrai que je ne me suis imaginé dans aucun de leurs travaux.

Aujourd’hui, il ne semble plus pos­sible que les hommes m’attei­gnent encore, j’ai tout attendu de leur part, j’ai eu raison et y gagne en tran­quillité, je crois à pré­sent avoir assez honoré mon Idée de l’amitié pour me passer à l’avenir d’amis.

– Tiens ! Voilà André !

Notre grand ami André s’assied à son tour à la table com­mune. Il s’appuie sur les coudes, loge le menton dans ses poings, il a le regard qui nous guette l’un après l’autre.

– Que pensez-vous de moi ?

Ces hommes sont des naufrages …

 

 

Le marécage attend. On voit le reflet des insectes dans l’eau. Parfois un fré­misse­ment de feuilles dû à une agita­tion. Une pul­sion, aussitôt répri­mée. Le marécage est trop vieux pour être vraiment dan­ge­reux, mais il lui suffit de laisser une sen­sation de risque dont on rirait vo­lontiers, si on était loin, à l’abri.

L’eau morne murmure tout le temps, ses peignes car­dent la soie des mots, une légère stridula­tion (il faut tendre l’oreille), elle murmure et, promenant sur ses bords, vous êtes dévoré, in­géré, dé­gluti, rejeté. Vous n’en savez rien. Vous quittez la rive sa­tis­fait de vous-même, vous vous en êtes bien tiré. Le maré­cage s’éloigne der­rière vous, son reflet pâle miroite sous le brouil­lard, il dimi­nue derrière un écran de joncs. Il vous a mor­du l’âme.

Quelques bulles glauques montent éclore à la surface du plan d’eau. Ce sont des pensées. Suite de boules de mercure opaques, bour­beuses, malodorantes.

Cloc !

Une bulle après l’autre.

Cloc !

Y a que des égo­ma­niaques !

Cloc cloc !

Les bulles s’étouf­fent de rire. Le maré­cage se tait. La lune y passe sans s’arrêter dans son reflet

 

[à suivre]

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article