Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Michel Castanier

[Hieronymus Bosch]

 

… Cette visite aux Enfers aura ceci de bon qu’elle me laisse  sans espoir. On ne franchit pas le Styx aller-retour sans ramener avec soi un enseignement fructueux ou un poème potable. Il n’en est rien. J’avais déjà fait à mon sujet quelques observations navrantes. Il y avait pire.

Depuis peu je vis difficilement. Je me désocialise. Or je suis un animal grégaire, à mon grand étonnement. Je perds en mémoire. J’ai des distractions bizarres. Je ne com­prends plus cer­taines idées pourtant simples, entendues ou lues, il faut s’y reprendre. La vie m’abandonne. Elle m’efface. J’ai parfois des réveils où me sen­tir long­temps égaré. Les mots n’évoquent rien, ils sont mats et ternes. C’est peu à peu qu’ils s’enrichis­sent d’échos et que se re­constitue ce que je me prête d’iden­tité. Est-ce la vie à venir ? La dispersion ga­gnera sur le jour jusqu’à la Nuit où le jour ne sera plus qu’un mauvais rêve tristement comique ou comique­ment triste, on hé­site ...

 

 

« Caillette ? Vous en avez en­tendu parler ? Vous l’avez lu ? En effet, c’est lui. Et oui, il est plus fade que dans ses portraits de qua­trième de couverture. C’est d’ailleurs le sort de bien des célébri­tés, une sorte de malice de la renommée : l’insi­gni­fiance se­crète.

Le fa­meux acteur parisien est de retour par­mi nous depuis peu. Je con­nais bien Caillette. Du moins je l’ai con­nu au lycée où il était déjà  assez terne. Il n’a pas changé, si ce n’est qu’il ne me parle plus, allez sa­voir pourquoi. Caillette a eu la chance d’avoir une vie pour l’ins­tant lé­gère et sans autres problèmes que ceux qu’il se pose. C’est voulu. Il faut ai­der la bonne for­tune, j’en suis d’accord. Ne pas s’embar­rasser de respon­sa­bi­lités. Ne pas diriger d’entreprise. Ne pas se re­produire. Ne pas avoir d’opinion, cela alour­dit.

Caillette n’a jamais rien eu à faire de par­ticulier en ce monde. Il a sou­vent vé­cu par pro­cu­ration ce que d’autres éprou­vent par­fois jusque dans leur chair. Il a vécu dans la marge de nos vies. Il prenait des notes entre les lignes de ses amours et des ago­nies de ceux qu’il aimait : il est mort plu­sieurs fois. Il a été père d’occa­sion auprès d’une enfant qui n’était pas son en­fant, et te­nir ce rôle avec toute l’at­tention que réclamerait l’amour l’a ten­drement occu­pé : il sait tout de la vie des pères. Il a vé­cu avec des femmes, jamais long­temps, pour en con­naître le goût, les ré­veils maus­sades, les récri­mi­nations sub­tiles et sans fin, la mémoire minu­tieuse, la dé­ception inas­souvis­sable, juste le temps d’apprendre comme les épouses sont en­nuyeuses et les époux inachevés : il sait tout de la vie des ma­ris. Il a connu bien des pe­tits boulots, jamais rien de sé­rieux, surtout pas, pour en sa­voir un peu plus sur ce qu’est être em­ployé, être usé, être abusé, toucher sa paie, la claquer dans les nuits, s’user, s’abuser.

Sa vie est un pa­limpseste de vies pos­sible. »

 

[à suivre]

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article