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Publié par Michel Castanier

[Sophie Cuvelier]

 

… Je l’ai remarqué à travers la vitre du café, posé sur le comptoir dans son boîtier de plastique transparent. Il était seul. J’allais m’asseoir sur la terrasse où il m’arrive de pren­dre mon petit-déjeuner, au bar de l’Horloge, place de l’Horloge. Freud (je n’y suis pour rien, c’est son prénom étrange) passait d’une table à l’autre pour pren­dre les com­mandes. Peu avant que le ser­veur n’arrive à moi j’entends un client demander un crois­sant. Le crois­sant. Il était au beurre et non ordinaire : je ne supporte pas qu’un croissant puisse être dit ordi­naire ( ou nature !), et donc à la marga­rine. Ma co­lère est épouvan­table. Quoiqu’un peu dispro­por­tion­née.

En fait, une détresse fa­rouche d’enfant à qui son jouet, son copain, sa ma­man est re­tiré. C’est mon croissant et je son­ge avec sympathie à ces hommes en difficulté qu’on prive de leur bien : mon poste ad­ministratif, mon usine, ma femme. Com­ment ne pas souffrir atrocement de cette dépos­ses­sion inique jusqu’à tuer l’usurpa­teur, brûler l’usine en faillite, étrangler l’épouse odieuse ? Homme de bon sens (quel ennui !), j’al­lai à la bou­langerie acheter un autre crois­sant.

Nota­blement moins bon.

Rien n’en apparut pour le reste du monde …

 

 

« Caillette a été un touche à tout pour ne s’engager à rien. Il a son strapon­tin dans l’existence et ne monte sur scène que si une souffrance le récla­me. C’est alors en­tou­rer la douleur de ses grands bras chaleu­reux, et re­tourner dans sa loge méditer une interprétation pathétique. Où prendre des notes au balcon du grand théâtre. De simples notes. N’être qu’un bon à rien. Ab­sorbé dans la longue ingestion des évé­nements pour ensuite rendre du mieux qu’il peut l’éternelle comédie, les jeux de rôles, le manège tra­gique. Rendre est le mot.

Com­ment je le sais ? Caillette est mon am­bas­sadeur sur terre, je l’ai personnel­lement en­voyé dans la ca­pitale, il m’y re­présen­tait. Soyez-en sûr: j’aurais été lui si j’avais consenti à quit­ter ma ter­rasse au Café de l’Horloge. »

 

[à suivre]

 

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