Préludes
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XVI
Lycanthropie
Première chaleur du Printemps : la fenêtre de Luce est entrouverte. Le loup-garou flaire au passage l’odeur de sa chambre.
Quand le pianisme du legato devient de la chair de poule.
D’une épouvantable inconscience, la famille n’a jamais réparé l’absence de selle au petit vélo de course. Luce, qui est astucieuse et délicate, avait placé un coussinet fleuri, qu’elle maintenait ajusté par une corde. Le coussinet glissait régulièrement de côté. Non sans se le reprocher, bavardant à voix faible, de temps à autre le loup-garou se contentait de l’arrimer mieux, à peine, tapotant le coussin du plat de la main pour lui rendre son volume, son gonflant, son bouffant.
Luce est prise d'un rire trémulant, comme si elle était la sonnette de sa bicyclette.
Le loup s’étire du cou comme une girafe et passe la tête jusqu’aux nuages.
Le prêtre à sa chaire dans la cathédrale parlait d’une voix monocorde de la sexualité anarchique, des tentations, de l’échec de la chair dans le secret de la chambre, des impuretés, des souillures et de la lubricité. Quelques jeunes filles étaient à genoux, leurs nuques claires visibles dans l’échancrure du col. La douceur bleutée des vitraux étaient suspendue comme une apparition. La pénombre animée par le chancellement des flammes des cierges. Un pianiste invisible jouait de l’harmonium.
– Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour !
En pleine forme, chantant à tue-tête, « que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », le loup-garou sort sur le porche ensoleillé de l’église.
Il y a du monde pour le Mardi gras dans les rues commerçantes de la ville provençale.
Dans le ciel des cafés, des restaurants, des marronniers enguirlandés, des boutiques illuminées de lampions clignotant à la gloire du Marché mondial, des patinoires, des piscines, des ormes frissonnant sur les berges des voies fluviales, des night-clubs, des cinémas, des jardins défoliés, des palais et des drugstores,
– un petit biplan tracteur de banderole évolue : aimez-vous les uns les autres.
La lourde porte de bois et de cuir s’ouvre devant une petite sorcière.
– Et délivrez-nous de la tentation, cher Seigneur !
Une longue autorité de voiles noirs s’ébouriffe d’un visage pâle dont Luce rectifie elle ne sait quelle rougeur au reflet d’une vitrine.
– Ainsi soit-il…
C’est Mardi Gras, en effet, et c’est les sorcières.
Et c’est l’humour divin – ainsi qu’un geste nouveau sur terre.
Conte de fée
La canalisation bouchée crée une sombre inondation hérissée de gouttes autour des piliers des Halles.
Elle étincelle sur le marbre noir d’une façade de boucherie.
La lueur d’un tube au néon, rougie par les reflets de la viande dans le carrelage des murs, a la palpitation d’une flamme.
La demi-lune d’un soupirail s’allume d’un regard jaune sous les pieds de la fillette,
qui fait un absurde petit bond en avant,
trois pas de course,
s’envole.
Les yeux énormes du boucher apparaissent dans la demi-lune du soupirail de la cave.