Préludes
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XXI
À considérer les évènements depuis ma modeste fenêtre le soleil court après la lune pour coucher avec elle.
Se refusera-t-elle toujours ?
Passé décomposé
Il écoute un bruit de pas dans le couloir, le claquement d’une porte proche, une fenêtre éclaire le balcon mitoyen,
– et ce sont des voix dans la chambre à côté et un rire de femme.
Voici qu’il pouvait enfin se frotter les mains, quoiqu’avec exagération, à pleines paumes, alors qu’il marche de long en large dans sa chambre d’hôtel. Pourquoi siffler et se frotter les mains quand on se croit si triste ? Pourquoi aller et venir avec bonne humeur devant la fenêtre où le rideau danse avec le vent ? Et pourquoi multiplier les clins d’œil dans le vide ?
Au petit matin, debout au balcon, le vieux représentant de commerce perçoit un ronronnement de chat, et la petite lumière d’une moto éclaire successivement le chemin au bord de la mer, les pins, les lampadaires, la pelouse devant l’hôtel, le muret de la terrasse où le phare s’éteint ; et consécutivement, il y a un bruit de porte étouffé dans le couloir de l’Hôtel des cygnes, la fenêtre mitoyenne où étaient passés tant de cris d’amour au cours de la nuit s’éteint, l’électricité est rallumée dans la lanterne du seuil à l’arrivée du motocycliste, et
– croisant le concierge de jour, qui dégrafe son casque en montant le perron où le gardien de nuit l’accueille –
une jeune fille sort en claudicant sur la terrasse à nouveau plongée dans l’ombre, se retourne vers la façade de l’hôtel et elle semble désemparée de ne voir que les volets clos un peu partout
– et cet inconnu solitaire au balcon de sa chambre.
Impulsivement, le représentant de commerce la salue.
La boiteuse a un mouvement doux de la main pour écarter ses cheveux de ses yeux et sourire.
À ce geste le vieil homme la reconnaît ! Ses doigts se crispent sur la rambarde du balcon. C’est Lucie ! son épouse Lucie qui lui revient des eaux amères ! la tant aimée passée par-dessus le bastingage dans une nuit de tempête et disparue en mer bien des années auparavant au cours de leur croisière de noces dans le Pacifique !
Comment peut-elle être aussi jeune – traversant le temps d’amoureux en amoureux comme si l’amour était l’habitacle d’une machine à fictions ?
Du même mouvement, mais plus allongé, son poignet ayant un vague balancier pour exprimer sa désillusion résignée, un peu comique, le bras de Lucie décrit les balcons déserts et la solitude des pins où le passage du vent provoque des ruissellements d’eau.
A la fin de son geste, elle ne regarde plus le vieillard accoudé à la rampe, tremblant d’émotion, mais elle s’est tournée vers la mer obscure où un peu de lumière s’éveille.
XXII
Aubes
C’était l’aube dans ma chambre et nous marchions avec raideur l’un contre l’autre. Enfin je la giflai, galamment, en quelque sorte. Une seule petite claque – médicale – y suffit, et l’aube se sentit allégée. Mieux. La crise de cette inconnue – le mal être – était passée.
Il est des fois dans la vie où il est bon de retourner aux temps anciens, tout le monde s’en porte mieux. L’aurore ne m’en voulut pas ; bien au contraire elle montra de la gratitude, ce dont témoignait qu’assez vite je la retrouvais assise sur le palier de ma porte alors que je rentrais seul comme chaque nuit que Dieu conçoit avec sa patience minutieuse.
Elle éclairait tout l’escalier.
Je ne connus d’elle que ses mains mais je la connus toute entière.
Le théologien médiéval Nicolas de Cuse nous apprend que « le christ est l’homme réconcilié ».
Je travaillais à la terrasse du Café carré quand une inconnue est venue à moi et m’a offert une rose rose. J’ai demandé en quoi je méritais cette rose. Elle m’a répondu : instinctivement, je sais que vous la méritez – et elle est partie.
Je me regretterai.
Mais je constate avec curiosité être encore en vie.